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    Ève Cadieux, de l’échange intime au souk virtuel

    20 mai 2017 | Jérôme Delgado - Collaborateur | Arts visuels
    Les huit projets d’Ève Cadieux rassemblés au Centre d’exposition de l’Université de Montréal ont une portée encyclopédique.
    Photo: Ève Cadieux Les huit projets d’Ève Cadieux rassemblés au Centre d’exposition de l’Université de Montréal ont une portée encyclopédique.

    Les objets et toute notre histoire matérielle s’inscrivent dans une incessante série de coups de vent. À chaque rafale, ou presque, la moindre chose fabriquée par la main humaine est repoussée et remplacée par une autre, meilleure, plus belle, plus solide, plus utile.

     

    Dans son travail photographique, l’artiste Ève Cadieux se pose en contre-pied de cette coutume à enterrer chaque objet, une fois sa vie consumée. L’exposition Toutes ces choses, rétrospective de vingt ans de pratique, rend compte d’une nature humaine incapable, finalement, de se débarrasser de son passé matériel.

     

    Il y a autant de la nostalgie bien assumée que du souci scientifique, ou anthropologique, dans l’approche adoptée par l’artiste. Réalisés entre 2002 et 2017, les huit projets qu’elle a rassemblés au Centre d’exposition de l’Université de Montréal sont à la fois teintés d’affect et présentés avec le recul nécessaire de la documentariste. Avis aux amateurs de modes vintage : les vedettes, ici, se nomment ViewMaster ou Floppy Disk, ce sont des boîtes Kodak ou des téléphones à cadran.

     

    Deux séries voisines, Des restes (2002) et Des restes II (2015), montrent des objets chéris, isolés en plan général et choisis après échange et discussion avec les proches de l’artiste. On est dans la sphère privée et intime. À l’opposé, les séries Alfama (2009) et Aux puces… (2015-…), réalisées dans des marchés publics, relèvent davantage de l’offrande, de la mise en vitrine des plus beaux produits. Les images ne s’attardent pas à un objet, mais à des ensembles : autels urbains, bancals et pourtant presque sacrés.

     

    Si le fétichisme est la colonne vertébrale de ces deux séries, c’est l’échange humain, réel, qui en est le coeur. Ce sera moins vrai avec les projets plus récents exposés, symptôme de la dématérialisation galopante.

     

    Faire avec la numérisation

     

    Ève Cadieux ne fait pas que photographier les objets des autres. Elle qui a longtemps assumé la direction artistique de VU, centre de Québec dédié à la photo, pose à travers ses différents corpus un regard sur l’évolution de son art.

     

    Dans la série Avant l’heure : les ateliers (2002-2004), comme dans Des restes, identifiée aussi par l’énoncé « à propos d’une forme de relief qui ne correspond plus aux conditions de la vie actuelle », l’artiste a fait appel à la solarisation, procédé de surexposition des images amenant l’inversion entre le positif et le négatif.

     

    Au-delà du clin d’oeil à l’histoire de la photographie (et à Man Ray, un des plus illustres utilisateurs de la solarisation), la signature Cadieux a une portée encyclopédique. La série sur les ateliers (des chambres noires ?), bien qu’elle détonne du reste de l’expo — la figure humaine prend ici la place de l’objet —, s’inscrit dans ce discours sur l’imminente mort matérielle.

     

    Avec l’arrivée du numérique, et l’abandon de la chambre noire, la photographie est sans doute la discipline qui a le plus changé sous le coup de vent technologique qui a frappé au tournant du siècle. La nostalgie, chez Cadieux, s’exprime aussi dans sa manière de s’adapter à la nouvelle réalité.

    Photo: Eve Cadieux «Jueves #4217», Ève Cadieux, 2016. Impression au jet d’encre sur Museo Silver Rag.
     

    L’image qui ouvre l’expo est peut-être seule en son genre, mais elle est emblématique du propos de Toutes ces choses. Avec son ordinateur abandonné sur le sable, Sur la plage (2015) parle du rejet des vieux outils. Comme un objet lourd et encombrant, la photo repose au sol, sans y toucher : deux cuvettes de développement de pellicule ont été recyclées et lui servent de socle.

     

    Avec les oeuvres de 2017 — L’entreposoir (une vitrine contenant des centaines d’images) et Morts annoncés (une vidéo rassemblant les mêmes documents) —, ce ne sont plus les objets eux-mêmes que cherche et photographie Ève Cadieux. Mais les photos de ceux-ci, qu’elle télécharge. Dématérialisées, mises ainsi en vente sur le Web, les « choses » n’existent que comme fantômes. L’échange humain n’est plus indispensable, l’image a perdu en qualité, l’obsolescence se faufile partout.

     

    Désormais virtuel, le souk rend inaccessibles les objets. Dans la vidéo, ils défilent l’un après l’autre, sans qu’on puisse s’y attarder vraiment. Dans la vitrine, seules les photos du dessus sont visibles — et encore. C’est un mausolée de choses, et il ne nous reste qu’un vague souvenir d’elles.

    Toutes ces choses
    D’Ève Cadieux. Au Centre d’exposition de l’Université de Montréal, pavillon de la Faculté de l’aménagement (2940, chemin de la Côte-Sainte-Catherine, salle 0056), jusqu’au 9 septembre.












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