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    Arts visuels

    Commotion pour quelques nus à Laval

    Des plaintes poussent un diffuseur lavallois à censurer des tableaux du peintre Christian Messier

    22 mars 2017 |Jérôme Delgado | Arts visuels
    «Pleine lune», de Christian Messier, 2017, fait partie des six œuvres censurées.
    Photo: Christian Messier «Pleine lune», de Christian Messier, 2017, fait partie des six œuvres censurées.

    La compagnie qui gère la salle André-Mathieu, à Laval, [co]motion, agitateur de culture, ne pouvait mieux porter son nom. Elle vient de provoquer l’émoi après avoir censuré une de ses propres expositions, l’amputant de près de la moitié de son contenu — six tableaux sur les quinze proposés par Christian Messier, un artiste comptant 20 ans de pratique.

     

    La teneur narrative et fortement expressive — couleurs chaudes, personnages actifs — de l’expo La forêt s’en vient II, avec de la nudité par endroits, n’aurait pas plu à une certaine frange du public.

     

    Julie Perron, directrice générale de la salle intégrée au cégep Montmorency, ne sait ni combien de plaignants ni par quoi exactement ceux qui étaient venus voir un spectacle de Bruno Pelletier, un jeudi de février, ont été choqués. Elle n’a pas attendu d’en connaître davantage, et a procédé en vingt-quatre heures au décrochage des tableaux les « plus explicites », sans pourtant pouvoir elle-même définir cette notion au Devoir.

     

    « C’est difficile de savoir ce qui choque, ce qui ne choque pas, confie-t-elle. On m’en a informée oralement. [Certains des plaignants] auraient dit qu’ils ne reviendraient pas tant que ces tableaux seraient sur place. En 17 ans, je n’avais jamais vu ça. Que des gens se plaignent, oui, mais pas qu’ils manifestent ne plus vouloir revenir… Ça me préoccupe que les arts visuels prennent le dessus sur ma mission première, les spectacles. »

     

    Après deux semaines de discussions, l’artiste a préféré retirer toutes ses oeuvres, bien avant l’échéance prévue, en juin. « Pour moi, c’était un ensemble, concède-t-il. Il n’y a pas de compromis, c’est tout ou rien. »

    De l’art ou du clientélisme ?

     

    « Un recul de 20 ans », « un Laval profond »… Les commentaires n’ont pas tardé à se manifester au sujet de cette décision du diffuseur, associée à de la censure. Au centre d’artistes Verticale, partenaire de [co]motion, on a préféré dénoncer plutôt une simple « rupture de contrat ». « On juge sur des a priori et sur des préjugés du public, on évalue par anticipation ce qui va choquer. C’est grave qu’on agisse par clientélisme », dénonce Charlotte Panaccio-Letendre, directrice de Verticale.

     

    Rénovée en 2016, la salle André-Mathieu a hérité d’un hall tout beau tout neuf. C’est pour marquer le coup que [co]motion a instauré le programme en arts visuels Avant-scène et invité Verticale à lui proposer des projets. La forêt s’en vient II était la deuxième des trois expos de ce nouveau programme, mis en place pour « professionnaliser [notre] présentation des arts visuels », selon Julie Perron. Le projet de Christian Messier avait été choisi sur l’évaluation de sa démarche, parmi trois autres propositions tournant autour de « l’étrange, l’humour et le grotesque ».

     

    Dans son texte de présentation, qui n’aura pas été affiché tant tout s’est vite délité, M. Messier donnait des pistes de lecture. Pour lui, il ne s’agissait pas d’une exposition de paysages. « Le paysage, c’est la nature domestiquée, écrit-il, c’est la photo ou la peinture d’un lieu sauvage […] joli et rassurant ». « La forêt, précise-t-il, représente un état, une ambiance, un sentiment. Elle est mystérieuse, étrange, menaçante. »

     

    Julie Perron affirme avoir émis des réserves sur certains tableaux et exprimé le souhait que Messier ne les présente pas. Elle accuse Verticale et l’artiste de ne pas l’avoir écoutée. « J’ai approuvé une démarche, pas des oeuvres. Mais je veux aller dans l’art actuel, je suis prête à faire preuve d’audace », avance-t-elle, en signalant qu’elle a accepté de consacrer un budget plus important que jamais au volet arts visuels.

     

    Précisons que [co]motion assume la totalité de l’opération financière, y compris les cachets d’artiste — Christian Messier a reçu l’entièreté du sien. La troisième exposition à l’affiche, prévue pour l’été, met à l’honneur le travail photographique d’Annie Baillargeon. Pour le moment, elle est encore au calendrier, bien que la salle André-Mathieu comme Verticale veuillent réévaluer leur collaboration.

     

    Pots de fleurs encadrés

     

    « Cette situation est extrêmement dommage et dommageable », exprime Jasmine Colizza, muséologue-responsable de la salle Alfred-Pellan, située dans la Maison des arts de Laval, voisine du cégep.

     

    « Je trouvais formidable que la salle André-Mathieu s’associe avec Verticale. Avant, il n’y avait là que des pots des fleurs, que des expositions semi-professionnelles, poursuit-elle. Là, j’ai l’impression qu’on recule de 20 ans. Ça me heurte. »

     

    Jasmine Colizza concède que, dans un espace public comme un hall, les paramètres ne sont pas les mêmes que dans une salle d’exposition. Celle qui gère un espace similaire, le foyer devant le « théâtre des Muses », n’a jamais été aux prises avec des cas problématiques. Elle suppose cependant qu’il faudrait, advenant des propositions plus « rentre-dedans », davantage d’outils de médiation et d’accompagnement. Mais « le nu en peinture, ce n’est pas nouveau », rapelle-t-elle.

     

    Le peintre, de son côté, s’étonne encore d’avoir choqué. Et ce qui déçoit Christian Messier, ce n’est pas tant d’avoir été censuré que de constater qu’un énorme fossé existe encore entre le public et les artistes. « Ça fait 20 ans que je fais de l’art, je le fais avec beaucoup de sérieux et de rigueur. Je n’ai pas l’intention d’être provocateur, vulgaire, humiliant, dit-il. Je suis choqué que les arts visuels soient encore marginalisés au Québec, qu’on ne comprenne pas qu’il y a un gros travail derrière [ce qu’on fait]. » Plutôt que de partir en guerre contre [co]motion, il accepte sa part de responsabilité. « Je ne veux pas m’autocensurer, mais il faudrait prévoir davantage d’outils pour faire face à des plaintes de ce type. Il faut se servir de ce cas pour amorcer une réflexion. »

     

    Les outils de médiation existaient, et le centre Verticale était prêt à s’impliquer dans des discussions publiques. « On aurait voulu rencontrer les gens qui ont été choqués. Mais [co]motion a tout refusé », soutient Charlotte Panaccio-Letendre.

     

    Julie Perron estime pour sa part que les textes lui ont été livrés une semaine plus tard que prévu, soit à peine trois jours avant l’accrochage des oeuvres. « Il nous faut au moins cinq jours ouvrables », affirme celle qui estime avoir été abandonnée par le centre d’artistes.

     

    Elle souhaite se servir de cette expérience pour mieux clarifier ce qui sera toléré chez [co]motion et ce qui ne le sera pas.













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