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    Le dentellier du nouveau millénaire

    Odile Tremblay
    3 décembre 2016 |Odile Tremblay | Arts visuels | Chroniques
    Wim Delvoye, Car Tyre, 2011. Pneu sculpté à la main.
    Photo: Avec la permission de l’artiste et de la Galerie Perrotin Wim Delvoye, Car Tyre, 2011. Pneu sculpté à la main.

    Parfois, on court entendre un artiste, par-delà la quête des sources de ses oeuvres, pour se coller à sa vision du monde, à ses prémonitions, à ses partis pris, à ses aveuglements, même.

     

    Ainsi, j’ai suivi cette semaine en rencontre de presse Wim Delvoye, trois pas derrière, attrapant des phrases jetées en vrac à nos pieds. Celle-ci par exemple, à l’intention de la critique, bien tournée, comme ses bronzes : « Il y a des oiseaux qui chantent et des ornithologues qui ne savent pas chanter. »

     

    Il parla d’abondance au milieu des pièces de son exposition, en selle jusqu’au 19 mars dans les locaux de DHC/Art dans le Vieux-Montréal. La visite devait se dérouler en anglais, langue que ce Flamand maîtrise mieux, mais nul n’est Belge sans connaître peu ou prou le français des Wallons, l’autre solitude du pays. Il s’adapte à la clientèle. Et voilà !

     

    Au nom de Wim Delvoye est collée l’étiquette « Attention ! Artiste subversif ! ». Sauf que les étiquettes sont faites pour être arrachées, surtout quand un créateur regarde, une fois celles-ci finies, ses oeuvres prendre le large, après avoir pris soin de bien couper le cordon. « L’objet est une relique, dit-il. L’évolution est plus intéressante que lui. C’est le scénario à construire qui m’intéresse. »

     

    Et de nous faire faire la tournée des reliques semées sur sa route.

     

    Du lard ou du cochon

     

    Celui qui avait fait frémir les bonnes gens en accompagnant à la Galerie de l’UQAM, en 2009, son expo Cloaca no 5 sur une étonnante machine à défécation, titre antidote au parfum de Chanel, paraît soudain plus sage.

     

    Ce qui choqua hier soulève à peine un sourcil étonné aujourd’hui. Ainsi, ses peaux de cochon tatouées eurent beau soulever les hurlements des défenseurs des animaux au cours des années 1990… les voilà résumées soudain à des oeuvres d’art en évolution, au départ maladroites sous le dermographe de l’apprenti tatoueur, puis sur motifs complexes, orientaux, chantournés, superbes.

     

    De leur vivant, comprend-on, ils étaient plutôt choyés, ces cochons-là, anesthésiés lors de l’opération tatouage, trimbalés à travers le monde, dorlotés à Milan, en Chine, dans leur ferme d’élevage et sur tous les podiums, enduits d’huile solaire pour protéger leur peau ornée des méfaits du soleil, jamais transformés en jambons, empaillés après leur mort. De vrais pharaons.

     

    Un jour, se sentant devenir trop populaire avec sa formule, l’artiste multidisciplinaire est parti se réinventer ailleurs. Adieu veaux, vaches, cochons…

     

    Wim Delvoye a l’impression qu’il continuera à exister par porcs interposés pour la mythologie urbaine ou rurale. « Ils vont parler du type qui tatouait les cochons. Quand j’étais enfant, en Flandre, quelqu’un a vomi dans la rue. Et les gens ont dit : c’est un Picasso. »

     

    Ainsi passe et repasse la gloire du monde…

     

    La dentelle de Delft et de Bruges réinventée

     

    Sinon, les oeuvres de Wim Delvoye frappent surtout par leur beauté et leur déférence envers un passé qu’il tord et maltraite, en laissant ses symboles étrangement purifiés.

     

    Dans ces crucifix tortillés, le visage du Christ étiré gagne une noblesse nouvelle et émaciée, comme dans les tableaux d’El Greco. Scandaleux pour un croyant ? Même pas, je présume. Objets de collection plutôt, ornements des statuaires. Le laser, les machines à souder, les technologies 3D se greffent aux techniques d’antan. « L’électricité et le crucifix s’y rencontrent. »

     

    Se profilent devant nos yeux des espèces de cathédrales de dentelles étirées et tordues, une coque en métal twisté évoquant, semble-t-il, le carrosse de Cendrillon, des pneus enroulés en signe d’éternité, d’autres sculptés de motifs gothiques et byzantins.

     

    Delvoye se déclare fin de siècle, décadent, allergique à la nostalgie, mais perfectionniste. La poésie du quotidien l’inspire, comme celle des camionneurs qui décorent leur véhicule. Mais la carrosserie de la voiture sport italienne, clou de l’expo (une Maserati 1961), est si délicatement gravée d’entrelacs islamiques que la sophistication prend le dessus.

     

    Son oeuvre rend hommage au travail minutieux des anciens artisans qui peaufinaient l’objet jusqu’à la perfection, en un temps d’avant la course contre la montre, quand passer sa vie à sculpter quelques gargouilles de cathédrale ne paraissait absurde à personne.

     

    Il affiche des affinités avec Magritte, son illustre compatriote du passé. La dentelle de ses oeuvres rappelle le fin travail au fuseau qui fit la gloire de Bruges. Qu’il le veuille ou non, il est Belge au cube, tout en donnant un coup dans le tas de pierres de sa patrie.

     

    La vieille Europe

     

    Wim Delvoye n’est pas le seul artiste européen à protester contre son pays et son continent. Lui ne met pas de gants : « L’Europe, c’est vieux, c’est con, c’est chiant, c’est fini, c’est odieux, lance-t-il à la ronde. Ceux qui gèrent le projet européen sont plus fanatiques que les mollahs. Tout le monde a peur à Bruxelles. Quand il est 2 heures à Montréal, il est 1937 en Europe. »

     

    Les États-Unis le rebutent de concert. Il les trouve arrogants et agressifs, avec leurs velléités de dominer la planète.

     

    Il préfère le Canada, particulièrement le côté trash de Montréal, surtout la Chine, et même l’Iran. Téhéran lui a consacré une grande exposition au début de l’année. Il s’y est senti accueilli comme un prince.

     

    On lui objecte que tout n’est pas rose au pays des ayatollahs, mais il fait la sourde oreille, précise que l’Iran prend tous les blâmes, alors que l’Arabie saoudite et le Bahreïn, pays de pétrole, s’en tirent à bon compte. Il a raison là-dessus. Wim Delvoye regarde l’Occident s’écrouler et d’autres régimes, aujourd’hui honnis, mettre le cap sur l’avenir.

     

    L’axe du monde est en train de basculer. Bien des artistes le perçoivent depuis longtemps en éclaireurs. « Il faut s’adapter, clame celui-ci. Ne pas sombrer dans la nostalgie. On assiste au début de quelque chose. Voyez ! »

     

    On voit, on voit. Ça donne le vertige, mêlé au ravissement de trouver dans le pont de ses oeuvres un havre aussi.













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