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    Semer les sculptures sous le ciel beauceron

    Odile Tremblay
    8 octobre 2016 |Odile Tremblay | Arts visuels | Chroniques
    Karim Alaoui, Pyramide des athlètes-acrobates. L’artiste marocain était de l’édition 2015 de l’International de la sculpture de Saint-Georges.
    Photo: Lynda Morin Karim Alaoui, Pyramide des athlètes-acrobates. L’artiste marocain était de l’édition 2015 de l’International de la sculpture de Saint-Georges.

    On est tellement crispés entre les murailles de nos villes, sans bien connaître ce qui se passe en région. À tort, trop souvent…

     

    Déambulant en fin de semaine du côté de la Beauce, à Saint-Séverin, à l’invitation de son festival de films, j’ai bifurqué ailleurs à un moment donné. Entre jeudi et dimanche, la couleur des érables changeait, passant du vert tacheté de rouge à l’arc-en-ciel d’automne, et la route serpentait entre vallées et montagnes de mon petit village préservé du temps jusqu’aux villes beauceronnes.

     

    La conseillère culturelle municipale de Saint-Georges, Solange Thibodeau m’avait suggéré : « Vous devriez venir voir notre jardin de sculptures ! »

     

    Or voilà que, le lendemain, Luc Thibaudeau, un financier amoureux des arts et ami des artistes, m’entraîna visiter les lieux dare-dare. Il siège au CA du groupe Beauce Art, qui supervise le symposium des sculptures en question.

    Photo: Lynda Morin Karim Alaoui, Pyramide des athlètes-acrobates. L’artiste marocain était de l’édition 2015 de l’International de la sculpture de Saint-Georges.
     

    À ses côtés, au coeur urbain, dans l’île Pozer et ses environs, le long de la Chaudière, je suis tombée sur le dos devant l’ampleur d’une initiative qui m’était jusqu’à ce jour inconnue. Trente-deux grandes sculptures d’ici et d’ailleurs dominaient des sentiers ombragés, parmi les lilas plantés : 200 cultivars, bientôt 800, de cinq couleurs différentes, embaumant au printemps.

     

    L’île Pozer était un méchant îlot rabougri et désert avant que des gens d’affaires n’aient entrepris, Marcel Dutil, p.-d.g. de Canam Manac en grand argentier principal, de l’aménager pour le bien commun. Ils ont fait construire des passerelles entre l’île et les rives, dont une sur coussin gonflable pour contrôler les crues de la rivière.

     

    Puis, depuis 2014, lors du symposium estival de sculptures, dix artistes de la francophonie viennent créer durant trois semaines devant public une oeuvre. Le projet roule sur dix ans et se clôturera en 2024 avec cent sculptures. Si la ville est propriétaire des lieux depuis 2012, une armée de bénévoles s’occupe d’horticulture, des plans d’eau et d’entretien des sentiers. On parle d’initiative citoyenne avant tout.

     

    Oasis

     

    Partout dans le monde, les jardins de sculptures sont des oasis qui attirent les visiteurs comme des mouches. Les gens, nez au vent entre bancs et aménagements floraux, s’y montrent moins intimidés par l’art qu’entre les murs des musées. Au Québec, on peut arpenter celui du Domaine Forget à Saint-Irénée, ceux de Lachine et de Bécancour. Les ruelles autour du Musée des beaux-arts de Montréal en offrent une version macadam. Je conserve un souvenir impérissable de celui de La Nouvelle-Orléans, offert à la ville par un couple de mécènes collectionneurs. Au bord du bayou St. John, les oeuvres des plus grands maîtres, Rodin, Botero, Louise Bourgeois, etc., s’y prélassent au milieu des magnolias et des canards.

     

    En ce bel après-midi d’automne, circulant entre celles de Saint-Georges, j’avais conscience de parcourir un jardin de sculptures modèle au Québec. Et attendez huit ans, qu’il ait atteint sa pleine ampleur…

     

    Les sculptures sont nées de divers matériaux : pierre, aluminium, alliages, bronze, etc., et représentent tout ce qu’on voudra : des chevaux, des dieux, des hommes, l’onde et même une chaudière qui déverse son eau métallique près de la rivière du même nom. Celle du Québécois Yann Normand, aux deux grandes plumes élégantes, semble au bord de l’envol. Il a soudé une à une les barbes de ses plumes au tuyau central.

     

    « Ça lui a pris tellement de temps ! » évoquait Luc Thibaudeau, qui revoyait l’ampleur du travail derrière l’oeuvre dont j’admirais la grâce. Venu du Burkina Faso, Siriki Ky a créé une sorte de totem métallique. Chaque année, le symposium a son thème propre et son site. Tout s’embellit là-bas et reverdit sous corvée collective.

     

    Pourquoi pas chez nous ?

     

    L’architecte Paul Baillargeon est l’initiateur du projet. Et de m’évoquer qu’à l’étranger il voyait des gens à bicyclette sur les bords d’une rivière, se demandant : « Pourquoi pas chez nous ? » Les abords de la Chaudière n’attiraient guère la flânerie là-bas. Rien pour encourager les jeunes familles à demeurer sur place.

     

    Claude Lemieux, l’ancien maire de Lac-Poulin, demeurait à Saint-Georges et voulut créer un comité pour faire bouger les choses. De fil en aiguille, d’appuis privés en appuis privés, île, sentiers et passerelles ont surgi en 2002, 2003. Le projet, évalué à 3 millions, en aura coûté 12,5. « On a fait un plan d’eau de deux kilomètres le long du centre-ville », évoque Paul Baillargeon avec une légitime fierté.

     

    En 2010, surplombant le panorama devant l’équipe, il avait lancé : « Tout ce qui manque, ce sont des sculptures ! » Après grondements initiaux de Marcel Dutil, qui devait remettre plus tard la main au gousset, c’était reparti !

     

    Chaque année, une onzième sculpture est acquise par des entrepreneurs du coin, comme une de Michel Goulet, le fameux créateur des chaises-poèmes, puis redonnée à la ville.

     

    Jean-Louis Roy, l’ancien directeur du Devoir qui fut secrétaire général de l’Agence intergouvernementale de la francophonie, familier de Saint-Georges, est intervenu pour impliquer la francophonie dans le projet.

     

    « Des oeuvres comme ça coûtent trop cher à la pièce », explique Paul Baillargeon. Restait à créer un symposium. Beauce Art fit le reste. Les artistes reçoivent un cachet. Ils sont logés, dorlotés, véhiculés, sur matériaux offerts, sculptant puis laissant ensuite l’oeuvre dans leur sillage ! D’autres terrains riverains seront mis à contribution pour les symposiums futurs. Le chantier paraît sans fin.

     

    Moi, je me grattais la tête : la Beauce serait-elle une vraie société distincte ? Accotée au nord du Maine, elle doit avoir hérité des Américains cette mentalité de grande débrouillardise sans aide d’État. Tout ça pour préciser que, si la ville donne un coup de main financier (après hésitations préalables) à Beauce Art, ni le provincial, ni le fédéral n’injectent un sou dans cette extraordinaire revitalisation d’un centre-ville, qui éblouit nos yeux. Cherchez l’erreur !

    Karim Alaoui, Pyramide des athlètes-acrobates. L’artiste marocain était de l’édition 2015 de l’International de la sculpture de Saint-Georges. 2014. Installation de «Persistance intemporelle» de Yann Normand.












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