Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Abonnez-vous!
    Connectez-vous
    Arts visuels

    Robert Mapplethorpe, l’émancipation par la photo

    3 septembre 2016 | Jérôme Delgado - Collaborateur | Arts visuels
    Robert Mapplethorpe, «Phillip Prioleau», 1982
    Photo: Robert Mapplethorpe Foundation Robert Mapplethorpe, «Phillip Prioleau», 1982

    Porno ou art ? Ou porno et art ? La question a accompagné Robert Mapplethorpe (1946-1989) pendant toute sa (courte) carrière. Depuis sa mort, le doute s’est dissipé. Le photographe américain, figure de la contre-culture new-yorkaise dans les années 1970, occupe une place de choix dans l’histoire de l’art du XXe siècle.

     

    Une considérable rétrospective Mapplethorpe atterrit à Montréal, au Musée des beaux-arts (MBAM), avec l’aura artistique bien solide, un pied dans l’homo-érotisme sans censure, l’autre dans la beauté classique des corps. Chose étonnante, l’exposition Focus: Perfection. Robert Mapplethorpe est la première exposition monographique de l’artiste au Québec, excepté une lointaine présence à la galerie John A. Schweitzer en 1984.

     

    Autre particularité : si la rétrospective est une conception purement états-unienne, la présentation montréalaise réunit ce que la Californie a scindé en deux, entre le J. Paul Getty Museum et le Los Angeles County Museum of Art (LACMA). À l’origine du projet, il y a eu l’acquisition par les deux établissements californiens d’un lot de 2000 oeuvres, jusque-là conservées à la Robert Mapplethorpe Foundation.

     

    Focus : Perfection, qui ouvrira dans une semaine, rassemble 250 oeuvres de toutes les périodes du photographe, tous genres confondus, des plus légères (portraits de célébrités ou natures mortes) aux plus dérangeantes, scènes charnelles explicites. Avis aux sensibles, et aux curieux.

     

    « On ne peut pas dire qu’une bite soit élégante », commentait, dans une publication de 1988, Janet Kardon, directrice de l’établissement derrière la dernière rétrospective du vivant de Mapplethorpe — la célèbre et controversée Robert Mapplethorpe : The Perfect Moment. « Moi, je pourrais le dire », rétorque le principal intéressé, avant de préciser avoir voulu faire, avec un tel sujet, une photographie « aussi raffinée qu’une image de fleurs ».

     

    « Avec ces simples mots, “Moi, je pourrais le dire”, Mapplethorpe ouvre un espace de différence et de désir qui permet au langage de la pornographie (la “bite”) de trouver sa place dans le vocabulaire du goût esthétique et de la distinction (“élégante”) », écrit Richard Meyer, chercheur à la Stanford University et auteur d’un des essais de la colossale monographie lancée en marge de Focus : Perfection.

     

    Photo-érotisme

     

    Alors, est-ce de la porno et de l’art ? Diane Charbonneau, conservatrice de la photographie au MBAM, préfère qualifier le travail de Mapplethorpe de photo-érotisme.

     

    « Il a élevé la pornographie au niveau de l’art, dit-elle. Mais ce n’est pas de la pornographie. La pornographie, c’est fait avec l’intention d’exciter. Lui, son intention est de montrer la perfection de l’acte [sexuel], de montrer la sensualité, et non de créer un besoin. Ses compositions mettent en scène le plaisir. »

     

    C’est Diane Charbonneau qui assure la mise en place de cette première grande expo Mapplethorpe au Québec — et même dans un musée canadien. Le commissariat est néanmoins sous la responsabilité de Paul Martineau et Britt Salvesen, conservateurs au Getty et au LACMA.

     

    Loin de la provocation, le projet vise à rappeler la place que Robert Mapplethorpe s’est taillée. Tout chez lui, qui était aussi méticuleux dans la composition de ses images que dans la gestion de sa carrière, relève de l’émancipation sociale. Comme gai et comme photographe, ou « artiste », terme qu’il préférait. Il y a d’abord la rébellion, puis l’affirmation et, enfin, la difficile acceptation d’une fin, se sachant séropositif.

     

    « Il a placé la photographie comme une expression, a contribué à en faire un des beaux-arts. Ses photos sont une recherche de la perfection », insiste Diane Charbonneau.

     

    On reconnaît à Mapplethorpe d’avoir poussé les limites de son art, des conventions, de l’acceptabilité. Il a puisé autant dans la pornographie gaie, interdite jusqu’au début des années 1970, que dans les canons de l’histoire culturelle.

     

    « Il a le côté libertin d’Arthur Rimbaud, la poésie de Jean Genet et l’intérêt pour le corps sculptural de Michel-Ange », résume la conservatrice du MBAM.

     

    Chroniqueur ou ethnologue

     

    Mapplethorpe a sans doute fait beaucoup plus pour la cause gaie qu’un simple militant. En tant que chroniqueur ou ethnologue, comme aime le considérer Diane Charbonneau, il a montré des réalités qui, parfois encore aujourd’hui, sont suspectes et effraient les plus conservateurs.

     

    Dans les années 1980, même s’il a délaissé les scènes crues, Mapplethorpe n’a pas été épargné par la controverse, notamment à l’égard de ses nus, pratiquement que des hommes noirs. Exploitation ou célébration de la virilité ? L’ambiguïté demeure. En même temps, il était bien vu de se faire photographier par lui. On accourait dans son studio, ce qu’a révélé le catalogue 50 New York Artists en 1986.

     

    À sa mort, l’expo phare The Perfect Moment a beaucoup circulé aux États-Unis. Non sans embûches. À Washington, sa présentation a été annulée. À Cincinnati, un directeur de musée a même été arrêté. Et il y a eu le cas d’un sénateur qui s’est battu contre ce qu’il considérait comme « des oeuvres malsaines ». Porno ou art, peu importe, au bout, les photographies de Robert Mapplethorpe auront, selon Richard Meyer, « symbolisé la liberté sexuelle et artistique face à l’intolérance et l’homophobie ».

    Robert Mapplethorpe, «Phillip Prioleau», 1982 Robert Mapplethorpe, «Auto-portrait», 1985 «Derrick Cross», de Robert Mapplethorpe, 1983. Épreuve à la gélatine argentique. Robert Mapplethorpe, «Patti Smith», 1978 Robert Mapplethorpe, «Self-Portrait [Autoportrait]», 1980 Robert Mapplethorpe, «Ken and Lydia and Tyler [Ken, Lydia et Tyler]», 1985<br />
  Robert Mapplethorpe, «Louise Bourgeois», 1982
    Focus: Perfection
    De Robert Mapplethorne. Au Musée des beaux-arts de Montréal, du 10 septembre au 22 janvier.












    Envoyer
    Fermer

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.