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    Histoires numériques

    Au Centre Phi, la réalité virtuelle peut aussi être simple et fascinante

    18 juin 2016 | Jérôme Delgado - Collaborateur | Arts visuels
    «Framed» est une animation à cheval entre la bédé et le casse-tête, où l’usager doit trouver la séquence narrative permettant à un gangster d’échapper à la police.
    Photo: Loveshack Entertainment «Framed» est une animation à cheval entre la bédé et le casse-tête, où l’usager doit trouver la séquence narrative permettant à un gangster d’échapper à la police.

    Il faut être un peu joueur et parfois un peu aventureux pour vivre pleinement l’exposition estivale du Centre Phi, Sensory Stories : donner corps au récit à l’ère numérique, inaugurée cette semaine. Les écrans tactiles, les modules interactifs, les webcams et les lunettes de réalité virtuelle ne donnent pas le choix au visiteur. Il lui faut accepter de jouer le jeu des multiples supports technologiques. Passifs ou peureux, s’abstenir.

     

    Bien sûr, un certain nombre des treize oeuvres réunies pour l’occasion par Future of StoryTelling (FoST), organisme de New York, s’expérimentent debout, sagement devant un écran, casques d’écoute sur la tête. Sauf qu’il n’y a pas que ce dispositif. Le cas extrême, celuiqui nous attend au bout de la salle d’exposition, exige de faire le mort, paradoxalement.

     

    Pour découvrir Famous Deaths, installation invitant à revivre les quatre dernières minutes de morts célèbres — John F. Kennedy et Withney Houston, en l’occurrence —, il faut prendre place dans un cercueil. Une fois couché, et après avoir signé une « exonération de responsabilités », le visiteur est poussé et enfermé dans un meuble en inox, digne des plus sérieuses morgues. Le doigt près du bouton de panique, au cas où, conseille la préposée.

     

    Si le succès de cette morbide expérience repose sur la volonté du participant et sur sa capacité à passer outre sa claustrophobie et toute la contrainte du dispositif, le récit en sons et en odeurs est des plus classiques. Il est linéaire et fluide. L’ensemble est une mise en scène, bien orchestrée.

     

    Tradition orale

     

    Selon le directeur de FoST, Charles Melcher, une des prémisses de Sensory Stories consiste pourtant à montrer comment la réalité numérique a permis le retour à des formes narratives plus proches de la tradition orale. On ne fait pas qu’absorber un récit, on intervient dans celui-ci, on l’interrompt, on en modifie la tournure.

     

    Ceci est possible, ici, devant des histoires sans relief. C’est l’expérience de l’objet qui prime, c’est le jeu qui teinte l’ensemble. À lire les noms des collectifs qui signent les oeuvres, Goodbyeworld Games, Loveshack Entertainment, Sense of Smell, un « studio », un « development », difficile de ne pas les voir comme des produits en développement.

     

    Le résultat tombe parfois à plat. Her Story, jeu vidéo de Sam Barlow, possède une impressionnante banque d’archives vidéo, mais le fil de ce récit policier suscite peu la curiosité. D’autres propositions se perdent dans leur ton hyperléché. Comme si la possibilité d’imaginer des tableaux 3D devait se traduire par un excès de couleurs, de formes, d’actions. On n’a peut-être pas encore suffisamment de yeux autour de la tête pour apprécier The Turning Forest, film dans lequel on est invité à incarner un enfant.

     

    Le meilleur surgit souvent dans la simplicité. C’est le cas de Framed, une animation à cheval entre la bédé et le casse-tête, où l’usager doit trouver la séquence narrative permettant à un gangster d’échapper à la police. Comme tout jeu vidéo, le défi se complexifie au fur et à mesure que l’on réussit les tableaux. Le dessin, lui, demeure simple, n’abuse ni des plans en perspective ni des gadgets.

     

    Autre jeu, celui-ci de réalité virtuelle et inspiré par une bande dessinée du Français Marc-Antoine Matthieu (Le sens), S.E.N.S. VR, se démarque aussi par sa facture minimaliste. Ses plans ouverts, parfois blancs comme un paysage enneigé, ne manquent pourtant pas de sensations fortes. Le participant n’a qu’à suivre du regard l’orientation désignée par une flèche pour plonger dans un labyrinthe d’espaces et une succession de changements d’échelle des plus étonnants.

     

    Exotisme

     

    L’autre proposition de réalité virtuelle qui étonne est un voyage dans l’exotisme, au large de l’île de Bornéo. Nomads : Sea Gypsies surprend parce qu’elle repose essentiellement sur la contemplation. Sa facture documentaire, proche de la subjectivité d’un Johan van der Keuken, prend racine dans des images du quotidien. Or l’apport du gadget technologique est minime. Vrai, la caméra de der Keuken ne permettait pas de filmer dans les années 1960 à 360 degrés. Désormais, le spectateur peut choisir son angle de vue. Il reste néanmoins dépendant du lieu de tournage choisi par les cinéastes. Sa subjectivité ne remplace pas celle de la caméra.

     

    Sensory Stories est ainsi parsemée de paradoxes. Dans Famous Deaths, on subit davantage un récit qu’on l’anime. Pourtant, ce sont les quatre minutes qui feront le plus jaser de toute l’expo. Il est vrai que cette installation immersive est la seule à exclure le sens de la vision et impose à celui qui s’y aventure l’obligation de faire appel, plus que jamais, à son imaginaire. Car ailleurs, ce sont les yeux qui sont le plus sollicités. Mais dans un rôle plutôt passif, excepté peut-être dans S.E.N.S., où le regard déclenche l’action.

     

    Autre paradoxe : dans une expo censée donner au visiteur un rôle actif, il est pour le moins étrange que celui-ci dépende plus que jamais du personnel en place. Ne serait-ce que pour placer les lunettes, expliquer, guider, faire patienter, voire régler un pépin technique… Puis, il y a l’universalité de la technologie de pointe qui entraîne, paradoxalement, une banalisation de la diversité linguistique. Dans le monde de l’art numérique, déjà notoire dans la biennale qui lui est consacrée actuellement à Montréal, l’anglais est pratiquement seul.

    «Framed» est une animation à cheval entre la bédé et le casse-tête, où l’usager doit trouver la séquence narrative permettant à un gangster d’échapper à la police. «Nomads Sea Gypsies» «Famous Deaths» Une photo prise lors du vernissage de l’exposition «Sensory Stories: donner corps au récit à l’ère numérique». «Famous Deaths» invite les visiteurs à revivre les quatre dernières minutes avant la mort de Withney Houston, notamment.
    Sensory Stories : donner corps au récit à l’ère numérique
    Centre Phi, 407, rue Saint-Pierre, jusqu’au 21 août












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