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    La chasse aux phoques et ses quatre vérités

    Yoanis Menge présente une trentaine de photos en noir et blanc dans l’exposition «Hakapik»

    26 mars 2016 | Jérôme Delgado - Collaborateur | Arts visuels
    Yoanis Menge a choisi de tourner son objectif vers des chasseurs de phoques.
    Photo: Yoanis Menge Yoanis Menge a choisi de tourner son objectif vers des chasseurs de phoques.

    On est submergé dès les premiers instants. Elles sont si puissantes, les photographies en noir et blanc de Yoanis Menge, qu’il est inutile et même impossible de rester immobile. On est entraîné par la force de ces images, une trentaine tirée de reportages entre 2012 et 2015 aux îles de la Madeleine, au large de Terre-Neuve et dans le Nunavut, auprès des chasseurs de phoques.

     

    Le sujet est délicat, mais il est traité avec soin, alternant paysages sublimes et une réalité toute crue. Âmes sensibles s’abstenir, âmes sensées bienvenues. Occurrence, un des centres d’artistes situés au Pôle de Gaspé, présente Hakapik, une exposition vouée à raconter une histoire davantage qu’à choquer.

     

    C’est un récit en images, avec des passages calmes, d’autres plus mouvementés. La vue du corps d’un phocidé suspendu à un crochet, avec l’immensité de l’océan en arrière-plan, s’impose par sa solennité, comme le faisait jadis le tableau du Christ sur sa croix. On peut être pour ou contre, mais on comprend d’où vient cette scène.

    Photo: Yoanis Menge Membre du collectif québécois de photographes Kahem, Yoanis Menge travaille dans une tradition du documentaire qui implique temps et proximité avec son sujet.
     

    L’expo Hakapik — mot d’origine norvégienne qui désigne l’instrument pour la chasse aux phoques — ne cache rien. Ni les conditions de cette pratique, tant honnie par des gens bien-pensants, ni les intentions du photographe. Plongé au coeur même de l’action, Yoanis Menge a non seulement capté tout de la chasse, de l’attente à l’abattage fatal, il a lui-même chassé.

     

    « Seuls les chasseurs peuvent monter dans le bateau. Les touristes ne sont pas les bienvenus. J’ai dû passer mon permis de chasse », expliquait l’artiste, rencontré à Occurrence, le lendemain du vernissage.

     

    Membre du collectif québécois de photographes Kahem, Yoanis Menge travaille dans une tradition du documentaire qui implique temps et proximité avec son sujet. L’homme de 35 ans livre avec Hakapik son quatrième reportage en terre, et mers canadiennes, après avoir porté sa caméra en Amérique latine et en Afrique. L’ancien étudiant au Cégep de Matane a vécu à Paris et parfait son apprentissage à la prestigieuse agence Magnum, comme assistant de photographes expérimentés, dont Josef Koudelka.

     

    Yoanis Menge a embarqué dans l’aventure de la chasse aux phoques, la caméra dans une main, l’hakapik dans l’autre. Son objectif était clair : montrer que le commerce du phoque ne découle pas d’une activité sanguinaire et insensée.

     

    Loin des villes et loin des campagnes agressives de la Fondation Brigitte Bardot, la série Hakapik est empreinte à la fois de sobriété et de magnificence. D’une part, le noir et blanc atténue toute forme de violence, d’autre part, le choix du grand format donne du prestige aux scènes, à la manière de la peinture de marine, genre en vogue aux XVIIe et XVIIIe siècles.

    Photo: Yoanis Menge Yoanis Menge a choisi de tourner son objectif vers des chasseurs de phoques.
     

    Yoanis Menge est devenu chasseur de phoques. Mais il s’est surtout converti militant, porte-étendard de cette vieille activité humaine, qu’il considère comme vitale pour une petite frange de l’humanité et marginale pour la population animale — une proportion de 5 à 10 % des phoques du Groenland et du phoque gris est chassée.

     

    Ses photos, dont un premier lot a été exposé lors des Rencontres internationales de la photographie en Gaspésie de 2015, il aimerait les montrer en Europe. Déjà, il a une magnifique carte de visite : un livre (éditions la Morue verte), qui rassemble la totalité de Hakapik, soit 146 photos. Un film, tout juste terminé, accompagne aussi l’expo.

     

    L’homme, qui n’a pas peur des débats, a des arguments aussi concrets qu’offrir de la viande de phoque lors du vernissage. « C’est de la charcuterie, et les Européens adorent ça », commente celui qui n’hésitera pas à en apporter lors de prochains voyages.

     

    « Les chasseurs autochtones dépendent du prix de la peau de phoque afin de se procurer du matériel nécessaire à sa chasse (fusil, munitions, motoneige…). Pas de vente de peau, pas de chasse, pas de nourriture sur la table », explique-t-il, dans un texte affiché à Occurrence.

     

    Or, affirme Yoanis Menge de vive voix, le directeur de HSUS, groupe anti-chasse, gagne 400 000 dollars par année. « Les animalistes arrivent en hélicoptère, couchent à l’hôtel et repartent sans jamais rencontrer les chasseurs, sans connaître ni leur motivation ni leurs conditions de vie », dit-il.

     

    Cette attitude n’est certes pas celle du photographe. Ses reportages respirent l’authenticité de l’expérience. Rien n’est en surface. Même pas les cadres : fabriqués par l’artiste, ils sont en bois, recyclé d’une ancienne cabane près du golfe.

     

    Si les images expriment l’exiguïté des chalutiers, c’est que Menge l’a vraiment vécue. D’autres, comme celle où l’on voit un homme descendre vers la glace, transpirent l’urgence d’agir. À contre-jour, une vue panoramique montre un navire comme un frêle complexe, dont fait partie l’homme, présent, là, par le biais de sa silhouette bien définie.

     

    La chasse aux phoques, telle que la raconte Yoanis Menge, ce n’est pas une affaire pour touristes milliardaires en mal d’aventures. Il s’agit d’une histoire humaine, d’un engagement envers la mer et ses ressources, et non contre elles. L’homme sur son bateau se fond dans le décor. S’y noie presque. Les visiteurs à Occurrence aussi.

    Yoanis Menge a choisi de tourner son objectif vers des chasseurs de phoques. Le photographe Yoanis Menge est parti en reportage entre 2012 et 2015 aux îles de la Madeleine, au large de Terre-Neuve et dans le Nunavut. Membre du collectif québécois de photographes Kahem, Yoanis Menge travaille dans une tradition du documentaire qui implique temps et proximité avec son sujet.
    Hakapik
    Yoanis Menge à Occurrence, 5455, avenue de Gaspé, espace 108, jusqu’au 23 avril.












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