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    Livre

    L’expression d’un papier froissé

    Un ouvrage donne la parole à des enfants résidant dans un centre de soins palliatifs

    28 décembre 2015 | Jérôme Delgado - Collaborateur | Arts visuels
    Un enfant pouvait prendre une demi-heure pour dessiner une ligne, tandis qu’un autre finissait par s'exprimer en froissant une feuille de papier, comme celles photographiées ici.
    Photo: Source L'instinct dans l'instant avec Sylvie Cotton Un enfant pouvait prendre une demi-heure pour dessiner une ligne, tandis qu’un autre finissait par s'exprimer en froissant une feuille de papier, comme celles photographiées ici.

    Le livre a l’air de rien. Des pages blanches, quelques traits, aucune image. Les mots eux aussi sont rares. L’instinct dans l’instant, publié cet automne par le centre Turbine, on peut se contenter de le feuilleter, en un souffle. Il mérite néanmoins une plus grande attention.

     

    Son apparence minimaliste cache un projet artistique, porté, comme l’énonce la page couverture, par Sylvie Cotton. L’instinct dans l’instant est un livre d’artiste. Et même plus : il est l’oeuvre d’une grande humanité. Il respire la vie, celle qu’ont exprimée des enfants séjournant à la Maison André-Gratton, un centre de soins palliatifs pédiatriques dirigé par l’organisme Le Phare.

     

    Comme un souffle. La pratique artistique, chez Sylvie Cotton, est de cet ordre. Intérieure, voire intimiste, momentanée, plus qu’éphémère, légère, et pourtant profonde. Ce souffle, la cofondatrice du centre Dare-Dare l’exprime dans la durée et, la plupart du temps, en compagnie de quelqu’un, parfois un pur inconnu, comme pour certains de ses Dessins respirés. Ou comme pour ceux de L’instinct dans l’instant.

     

    À l’invitation de Turbine, centre de création pédagogique, Sylvie Cotton a consacré aux enfants de la Maison André-Gratton près de quatre mois, en 2013, à raison de deux jours par semaine. Elle s’y est rendue en tant qu’artiste, et non en tant qu’animatrice d’ateliers. Pour elle, qui est issue de la mouvance d’art relationnel, il s’agissait d’une résidence de création.

     

    « [Le personnel] croyait que j’arrivais pour faire du bricolage. Je ne suis pas une artiste qui fait du bricolage. J’avais un projet artistique, il fallait que je trouve mon chemin, avec ma démarche, ma problématique », explique l’artiste, qui a accepté de revenir sur cette expérience à la fois éprouvante et enrichissante.

     

    De l’expérience

     

    Sylvie Cotton accumule depuis 20 ans les projets avec des communautés bien identifiées. Elle a déjà rassemblé ses semblables (Le théorème des Sylvie, 2001), travaillé avec des employés d’un musée (Faire du temps, 2008) ou échangé avec des personnes âgées (Dessiller, 2014). Ses actions se font souvent dans l’ombre. Concevoir un livre, comme dans le cas qui nous occupe, lui « permet de ramener dans le champ artistique un objet qui témoigne », dit-elle.

     

    Le projet avec les enfants s’est présenté après qu’Adriana de Oliveira, de Turbine, a fait les premiers pas. « Au Phare, ils ont développé une approche d’accompagnement en soins palliatifs ancrée sur le présent, sur la présence. C’est ça, la pratique de Sylvie, le maintenant », dit-elle.

     

    Sylvie Cotton était arrivée avec quelques idées, comme celle de dessiner à deux, en tenant un seul crayon. Ou de faire des recherches sur les maladies et les représenter sur papier, pour « essayer de trouver quelque chose de beau ». Elle a frappé un mur. Un « désert », précise-t-elle. Elle a failli abandonner.

     

    Elle reconnaît avoir eu un choc devant tous ces enfants entubés, en fauteuil roulant. « J’ai eu peur. Je les ai vus tellement différents, démunis. Ils n’ont pas le plaisir des sens, n’ont pas le plaisir de manger, de goûter, de toucher. J’étais devant quelqu’un qui n’avait pas le moyen de s’exprimer. Il a fallu que je trouve le point de contact. »

     

    « La clé, poursuit-elle, c’était d’être avec. » Plutôt que de « mettre une feuille de papier entre nous », l’artiste est restée immobile. Elle a pris le temps d’être avec eux, dans leur monde, sans les forcer à aller dans le sien.

     

    « Être avec, c’est une ouverture. Il n’y a plus de temps. C’est comme goûter l’espace. Le temps, il ne faut pas qu’il soit dans le chemin. Même chose pour le projet : il ne faut pas qu’il soit dans le chemin. Être avec, c’est la présence, sans temps, sans projet. »

     

    Résultat d’échanges

     

    Une fois la clé trouvée, la communication a été possible. Les séances d’expression ont suivi. « J’attendais que l’énergie se présente », résume l’artiste. Les traits, parfois des sourires, sont apparus. Une ado qui n’avait jamais dessiné l’a fait avec Sylvie Cotton. Un enfant a pris une demi-heure pour tracer une ligne, mais il y est parvenu. Une autre a surpris sa vis-à-vis lorsque, d’un geste soudain, elle a froissé le papier.

     

    « J’ai fait "Wow ! Elle, c’est ça". Je trouvais ça beau, parce que c’était simple, dit une Sylvie Cotton encore émue. C’était une action, un geste, une parole, une présence. Ce moment a été extraordinaire. »

     

    Le livre L’instinct dans l’instant est le résultat de ces échanges. Les pages blanches, mais froissées, les quelques traits et les quelques phrases tirées du journal de l’artiste sont nés lors de ces intenses semaines de création. Une création à deux, ou comme le dit subtilement la page couverture, « avec Sylvie Cotton ». En tout, 27 enfants y ont participé.













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