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    Mémoire vive

    L’expo «Exercices de lecture» parle de l’activité d’interprétation dans l’acte de lire

    5 décembre 2015 | Nicolas Mavrikakis - Collaborateur | Arts visuels
    Ève K. Tremblay élabore depuis 2007 une œuvre qui s’inspire du livre «Fahrenheit 451».
    Photo: Paul Litherland Ève K. Tremblay élabore depuis 2007 une œuvre qui s’inspire du livre «Fahrenheit 451».
    Arts visuels
    Exercices de lecture
    Commissaire Katrie Chagnon
    Jusqu’au 23 janvier
    Galerie Leonard Bina Ellen

    Non, ce n’est pas une expo sur les « ravages » de l’ordinateur, de la tablette numérique ou du téléphone multifonctions qui nous plongeraient inéluctablement dans la culture du spectacle de l’information plus ou moins superficielle. Non, ce n’est pas une exposition nostalgique sur la possibilité de disparition du livre papier ni sur l’action persistante — de résistance ? — et dépassée de la lecture « sérieuse » ainsi que de la culture de la réflexion… Le cliché qui veut que nous soyons nouvellement plongés dans une culture compulsive de la distraction, état de fait qui serait confirmé — nous dit la commissaire Katrie Chagnon — par « une pléthore d’études scientifiques », est en fait fragilisé par cette exposition, par les oeuvres des artistes ici passionnés par la lecture, mais aussi par les propos mêmes de la commissaire. Dans cette présentation, cette historienne de l’art nous signale, en passant, que ce discours alarmiste n’est pas nouveau. Pour quelqu’un comme le théoricien Jonathan Crary, cette prétendue dégradation de notre attention aurait débuté à la fin du XIXe siècle « avec l’émergence de l’industrialisation moderne »… Chagnon aurait pu ajouter que pour d’autres, comme le philosophe Paul Virilio, en particulier dans son livre La machine de vision, cette crise remonterait à la Renaissance avec l’invention de l’imprimerie — autre technologie très dangereuse — et même à l’Antiquité avec la simplification des caractères écrits, qui aurait entraîné une « abréviation radicale du contenu de l’information » !

     

    Le corps du texte

     

    Non, dans le fond, cette exposition, qui regroupe une dizaine d’artistes, parle de questions bien plus inhérentes au savoir et qui traversent bien des époques, sans avoir vraiment recours à une apocalypse culturelle. L’écrit est-il vraiment un instrument permettant de défier l’oubli ? Par quels moyens les textes peuvent-ils rester vivants, mémoires vives dans notre société ? Comme le texte de présentation le dit, sur le site Internet de la galerie, « la lecture à haute voix, la manipulation de documents, la mémorisation, la traduction, la retranscription, la relecture et la réinterprétation de textes canoniques sont autant de stratégies au moyen desquelles les artistes rassemblés dans cette exposition se réapproprient les domaines du savoir, du langage et de l’écrit ». Quelques exemples.

     

    Violet Lee, Joseph Murdoch-Flowers et Zoe Todd exposent ici l’initiative citoyenne #ReadTheTRCReport (présentée en collaboration avec No Reading After the Internet, un projet de Cheyanne Turions, Amy Kazymerchyk et Alexander Muir). Depuis juin 2015, moment où a été publié le rapport final de la Commission de vérité et de réconciliation du Canada, ils ont demandé à des membres de leurs réseaux sociaux de lire des sections de la version anglaise de ce texte et de mettre les enregistrements vidéo de ces lectures à voix haute sur YouTube. S’y énonce la volonté de tout faire pour que ce rapport ne reste pas lettre morte, qu’il ne finisse pas simplement tabletté dans un ministère ou dans une bibliothèque.

     

    Cette expo parle aussi de sujets plus légers… L’artiste new-yorkais Clayton Cubitt y présente Hysterical Literature, vidéo montrant des femmes lisant un livre qui leur plaît alors qu’elles sont stimulées sexuellement par vibromasseur… Cela nous rappellera comment le livre est lui aussi lié à des jeux et à des plaisirs multiples.

     

    Chagnon nous représente aussi le projet que l’artiste Ève K. Tremblay élabore depuis 2007 et qui s’inspire du livre Fahrenheit 451 (1953). Prenant comme modèle les personnages de ce roman, Tremblay a appris cet ouvrage par coeur. Elle l’a par la suite mis en scène dans des performances, des vidéos, des dessins… Et du coup, Tremblay nous signale comment le livre peut lui aussi donner naissance à une obsession compulsive ou au fait d’être habité par des auteurs et des fictions.

     

    Simon Bertrand, que nous avions eu le plaisir de voir en solo à la Galerie René Blouin à l’automne 2014, poursuit ici son travail de retranscription de livres. Dans cette exposition, il continue à retranscrire sur une gigantesque feuille l’intégrale d’une nouvelle traduction de La Bible (de 2001), surnommée La Bible des écrivains, réalisée en fait par des spécialistes des langues et des textes bibliques, ainsi que… des écrivains. Cette oeuvre de Bertrand nous rappellera que toute lecture est une action, une succession d’interprétations, un travail de répétitions, de relectures et d’exégèses qui n’est pas seulement limité au domaine des textes religieux.

    Ève K. Tremblay élabore depuis 2007 une œuvre qui s’inspire du livre «Fahrenheit 451». Brendan Fernandes, «Performing Foe», 2009, captation vidéo.  Simon Bertrand, «Retranscription de La Bible – Nouvelle traduction», 2009-présent.  Vue de l’exposition «Exercices de lecture» à la Galerie Leonard & Bina Ellen.
    Exercices de lecture
    Commissaire: Katrie Chagnon. Jusqu’au 23 janvier, Galerie Leonard Bina Ellen.












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