Au-delà des impressions

L'œuvre «Expiation4» de Pierre Durette.
Photo: Andrée-Anne Dupuis-Bourret L'œuvre «Expiation4» de Pierre Durette.

Le quartier historique de Puebla, ville fondée en 1531 à 140 km de la capitale mexicaine, accueille cet automne une exposition québécoise qui s’arrime bien à la cité de l’époque vice-royale. La Estampa : entre la diversidad y la hibridación (ou L’art imprimé, entre mixité et hybridité), qui finit ici un périple d’un an, n’est pas pour autant clouée au passé.

Les commissaires Émilie Granjon et Lysette Yoselevitz pointent les nouvelles avenues de cet art, notamment celles de la multidisciplinarité. Les onze artistes québécois de ce voyage, comme Jérôme Fortin ou Fred Laforge, font partie de générations plus promptes au mélange et à l’exploration que celle d’un René Derouin, plus respectueuse des traditions. Il fallait oser le faire dans un pays où, depuis José Guadalupe Posada (1852-1913), la gravure, politique et contestataire, certes, a une longue histoire.

Une telle remise en question n’est pas nouvelle. Cependant, même au Québec, l’exercice aurait sa raison d’être, d’autant plus s’il prend forme dans un lieu ancré dans le passé et fréquenté par un public peu enclin à l’art actuel. Comme dans cet ancien hôpital, doté d’une cour intérieure significative de l’histoire du Mexique, qui sert de siège à l’exposition itinérante.

L’art imprimé (...) se pose au San Pedro Museo de Arte de Puebla après des arrêts à Mexico (au Museo Nacional de la Estampa, MUNAE) et à Guanajuato. Elle porte le sceau du centre montréalais Arprim, lui-même né en 2005 d’un dépoussiérage qui a mis fin au Conseil québécois de l’estampe.

L’aventure a nécessité l’appui d’un bon nombre d’institutions, du Conseil des arts et des lettres du Québec au MUNAE, en passant par la Délégation du Québec à Mexico. À Puebla, le conseil régional de la culture et une université, la BUAP, ont été mis à contribution.

« L’expo répond à mes inquiétudes de l’état de l’estampe au Mexique. Je voulais projeter une forme qui cherche à sortir du cadre traditionnel », confie Lysette Yoselevitz, l’artiste et cocommissaire de l’expo. Ses racines mexicaines sont à l’origine de cette mise en perspective de l’estampe, perspective voulue par celle qui cherche à s’afficher aussi comme Québécoise. « Ce qui n’a pas toujours été facile », dit la diplômée de l’UQAM.

Impressions en multimédia

Les salles longitudinales du musée de San Pedro prolongent dans l’expérience réelle le concept de perspective. Elles permettent aussi un doux passage du 2D à l’explosion multimédia. Avec éclat, la visite se conclut avec Fossiles, plaques de plexiverre gravées par Laurent Lamarche, et Les nouveaux troglodytes, oeuvre immersive en papier de Philippe Blanchard qui pousse l’imprimé dans l’immatériel en s’appuyant sur la lumière et le son.

Le parcours débute avec O exilado, de Carlos Calado, image née de techniques mixtes et de diverses sources graphiques. L’artiste d’origine angolaise, établi à Montréal dans les années 1980 par amitié avec Pierre Ayot et les gens de Graff, prend figure de maître graveur. Fortin, Laforge, Yoselevitz sont parmi les artistes qui ont bénéficié de son savoir, avant de défoncer les limites de l’imprimé.

Les deux premières salles aboutissent à des oeuvres où la gravure semble bien loin. Les apparences sont trompeuses. Le processus de l’installation vidéo Ausencia, de Yoselevitz, implique l’usage du corps de l’artiste comme outil d’impression. L’installation Hiérarchie de l’instinct, de Manuela Lalic, se compose d’objets hétéroclites (outils industriels, briques en béton et… papiers imprimés) qui évoquent l’édition en multiples, propre à l’estampe.

Entre le geste individuel de Yoselevitz et la métaphore de la collectivité de Lalic, les autres artistes empruntent plusieurs voies. Oui, l’imprimé est perceptible ici et là. Toutefois, à l’instar de l’intervention murale d’Andrée-Anne Dupuis-Bourret — la série de papiers sérigraphiés La chambre matricielle — ou des palettes de papier du duo Séripop — l’installation Riffed and Utterance —, l’expo est plus proche d’un art actuel vaste et complexe que d’une estampe pure et inaltérée.

Jérôme Delgado a séjourné au Mexique à l’invitation de la Benemérita Universidad Autónoma de Puebla.

L’art imprimé, entre mixité et hybridité

San Pedro Museo de Arte de Puebla (Mexique), jusqu’au 25 octobre.