Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    L’art invisible pour reprendre la ville

    4 août 2015 |Jérôme Delgado | Arts visuels
    Même si la roulotte de Dare-Dare, qui porte la griffe du collectif En Masse, est bien visible, les Performances invisibles de Steve Giasson, elles, se veulent aussi discrètes que puissantes.
    Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Même si la roulotte de Dare-Dare, qui porte la griffe du collectif En Masse, est bien visible, les Performances invisibles de Steve Giasson, elles, se veulent aussi discrètes que puissantes.
    L’art dans l’espace public n’est pas qu’une affaire encombrante de béton ou de fontaine hors d’usage. Il se décline aussi en performances en chair et en os si discrètes qu’on ne les voit pas. Un art poétique, absurde et… éminemment politique.​
     

    Performances invisibles, micro-interventions, projets d’infiltration : l’année 2015-2016 du centre d’artistes Dare-Dare est portée par la discrétion. Aucune date à retenir, aucun vernissage à courir, rien pour attirer la meute.

     

    Ce n’est pas faute d’idées : l’artiste Steve Giasson occupera l’espace public par une interminable série d’actions. Pendant un an. « Je me mets au défi de faire 130 performances, dit celui qui dévoile ses intentions sur le Web, deux fois par semaine. Chaque oeuvre tient dans une petite phrase descriptive qui cristallise un moment de pensée. »

     

    L’ensemble s’intitule Performances invisibles. Invisibles, parce qu’elles se déroulent sans préavis, à l’insu de tous. Parmi les projets mis en ligne depuis juillet, Giasson propose de « demeurer immobile et en silence (un certain temps) » ou de « remettre une pierre à sa place (dans un mur, dans un trottoir, dans un lac) ». Tôt ou tard, les énoncés sont activés par l’artiste ou par quiconque le veut.

     

    « J’invite les gens, dit le doctorant de l’UQAM, à se réapproprier l’espace public. À poser ces gestes de nature poétique, au premier abord futiles, qui ponctuent l’espace. »

     

    Depuis 11 ans, le centre Dare-Dare ne vit que par la diffusion dans l’espace public. Sur le mode de l’itinérance, avec une roulotte pour bureau, à travers des projets marqués au sceau de la contestation. C’est Dare-Dare qui a remis sur la « mappe » le square Viger, en 2004.

     

    Depuis, le programme Dis/location a animé plusieurs sites mal-aimés ou vacants, comme un parc sans nom ou un espace bétonné. La phase 6 de ce plan vient de débuter dans un « triangle » gazonné aux environs du marché Atwater.

     

    Si « l’abri mobile » demeure visible, recouvert de la griffe du collectif En Masse, la programmation, portée par des « micro-interventions dans l’espace public », sera plus que jamais confidentielle.

     

    Le duo d’artistes joue à ce point les agences secrètes qu’il reste incognito. Pour le moment. Faut pas leur en vouloir : ces créateurs ont simplement répondu à un appel autour de la « notion d’infiltration ».

     

    « [On] encourage le « micro », l’effacement, « l’être ensemble », l’antispectaculaire et la dématérialisation », lit-on dans l’appel publié en 2014 par Dare-Dare.

     

    Résistance critique

     

    Apparue dans les années 1960 conceptuelles, la pratique de la micro-intervention a pris de l’envergure ces dernières années. Le 3e impérial, centre d’essai en art actuel de Granby, a fait ainsi de « l’art infiltrant » son identité, en valorisant l’engagement social.

     

    Parfois, l’actualité ouvre une grande porte à ce type d’art. Depuis la destruction de la sculpture Dialoguer avec l’histoire, de Jean Pierre Raynaud, des oeuvres « micro », sous forme de dessin au pochoir anonyme ou de performance ponctuelle, sont en effet apparues dans les rues de Québec. Art et politique, inséparables ?

     

    « Le fait d’occuper l’espace public, de travailler avec lui, déjà, c’est politique », concède Patrice Loubier, professeur d’histoire de l’art à l’UQAM. Ce spécialiste de l’art d’intervention et des pratiques furtives a dirigé, avec l’architecte Luc Lévesque, un dossier « micro-interventions » dans la revue Inter art actuel.

     

    Dans ce numéro, toujours en kiosque, la micro-intervention est définie comme « toute intervention légère ». Les deux complices estiment que « la perturbation infinitésimale du micro peut constituer le vecteur d’une propagation dispersive, créative et imprévisible de la résistance critique ».

     

    Patrice Loubier signale cependant que la légèreté de l’intervention infiltrante ne lui assure pas une teneur politique. Mais, peu importe l’intention, ces apparitions dans l’espace public invitent « le riverain à s’affranchir de ses habitudes ». « Le potentiel politique dépend de la bonne volonté du passant », note-t-il.

     

    Micro et démesuré

     

    L’invisibilité, telle que vue par Steve Giasson, a plus d’une portée. « Qu’est-ce qui est invisible dans la ville ? Entre autres, les clochards, qu’on ne veut pas voir et qu’on rend invisibles en les négligeant », dit celui dont un des énoncés invitera les gens à un face-à-face avec les itinérants.

     

    Paradoxalement, l’espace urbain abonde aujourd’hui de caméras de surveillance, comme pour tout voir, tout enregistrer. « Sans vouloir céder à la paranoïa, on peut s’inquiéter et dire que c’est anormal », dit Giasson, qui a pensé ses performances en réaction à l’obsession de la sécurité.

     

    Des caméras discrètes, Janie Julien-Fort en placera elle-même plusieurs. Sa micro-intervention Chantiers sous surveillance, également au programme de Dare-Dare, captera différents sites en construction de Montréal et de Laval. Rien de simple : l’artiste de Rouyn-Noranda procédera selon une technique photographique nécessitant des temps d’exposition de plusieurs mois. La nature micro peut conduire à la démesure.

     

    « Ce qu’on souhaite, résume Martin Dufrasne, coordonnateur à Dare-Dare, c’est excéder les formats conventionnels. » La Dis/location montre que l’art peut se vivre au quotidien, hors des cadres rigides de la galerie et du musée. Infiltrer l’espace public, rue et Web inclus, c’est proposer des rencontres fortuites, sans mauvaises intentions. Au contraire.

     

    « Je vois l’art comme une offrande, conclut Steve Giasson. Felix Gonzalez-Torres [artiste conceptuel mort en 1996] distribuait des bonbons. J’aime l’idée que l’oeuvre n’existe qu’à travers le don. »













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.