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    L’Histoire à reculons

    Enfin un lieu au Canada se décide à présenter l’art coloré de Yinka Shonibare!

    2 mai 2015 | Jérôme Delgado - Collaborateur | Arts visuels
    Cette exposition de l’artiste britannique d’origine nigériane est la première d’envergure au Canada. Yinka Shonibare MBE, The Sleep of Reason Produces Monsters (America), 2008.
    Photo: Yinka Shonibare MBE/sous la licence de SODRAC Cette exposition de l’artiste britannique d’origine nigériane est la première d’envergure au Canada. Yinka Shonibare MBE, The Sleep of Reason Produces Monsters (America), 2008.
    Arts visuels
    Pièces de résistance
    Yinka Shonibare MBE DHC/ART Fondation pour l’art contemporain (451 et 465, rue Saint-Jean), jusqu’au 20 septembre.

    L’exposition estivale est arrivée tôt cette année à la DHC/ART. On ne s’en plaindra pas. Avec Yinka Shonibare MBE : Pièces de résistance, inaugurée mardi, la fondation du Vieux-Montréal honore un artiste rarement vu ici et qui aurait pourtant mérité de l’être. Que ce soit en sculpture, en photo ou en vidéo, Yinka Shonibare parle d’identité, de culture coloniale, de mémoire, de pouvoir et du profond désir de le bousculer, le tout avec raffinement et envoûtement.

     

    Cette exposition de l’artiste britannique d’origine nigériane est la première d’envergure au Canada. Ce n’est donc pas sans raison que la commissaire de la DHC, Cheryl Sim, a misé sur une (mini) rétrospective plutôt que sur le seul travail récent.

     

    Les 22 oeuvres retenues couvrent 15 ans de production (1998-2013) et donnent une bonne idée de ce qu’est du Shonibare : un mélange de références — la citation abonde chez lui —, mais aussi de plaisir et d’intelligence. Comme l’écrit Cheryl Sim, ses oeuvres « savent séduire les sens tout en interpellant l’esprit ».

     

    Rapports de pouvoir

     

    Le parcours, plus linéaire que jamais et étalé dans les deux bâtiments de la DHC, commence avec Nelson’s Jacket (2011), une oeuvre qui accompagnera le visiteur tout le long de l’expo. La sculpture — ou tenue vestimentaire ? — est comme une synthèse de son travail. On y retrouve un mannequin sans tête (sans identité) couvert de wax néerlandais. Ce coton d’origine indonésienne, récupéré et industrialisé par les colonisateurs néerlandais, puis aujourd’hui associé à l’Afrique, Shonibare en a fait sa matière de prédilection. Le wax richement coloré, décoré de motifs ambigus, apparaît presque dans chacune des oeuvres exposées.

     

    Le volet dans le premier édifice porte sur les rapports de pouvoir entre l’Occident blanc et le monde colonisé. On passe de la marchandisation des esclaves, subtil commentaire de La Méduse (2008), une photo d’un navire qui n’a plus rien à voir avec le radeau de la célèbre peinture de Géricault, à une lecture post-colonialiste plus affirmée, comme dans Addio del Passato (2011). Dans cette vidéo qui clôt la première partie de l’expo, un air de La traviata de Verdi est chanté, apparemment en synchro, par une cantatrice noire.

     

    Le décalage éhonté, mais bienvenu, entre la source originale et la reconstitution est caractéristique de Shonibare. Il est à la source d’autres appropriations, comme celles des séries photo The Sleep of Reason Produces Monsters (2008), d’après Goya, et Fake Death Picture (2011), inspirée par plusieurs tableaux (dont Le suicide de Manet). Exposé chacun sur son étage, ces deux ensembles font de la répétition et de la fabrication les éléments centraux du récit. Ceci, Shonibare l’exploite encore plus dans ses vidéos.

     

    Une expo jouissive

     

    Le deuxième bâtiment présente — et c’est devenu une habitude à la DHC — les véritables pièces de résistance de l’expo. Le visiteur gagne à ne pas s’éterniser dans la première salle, la plus disparate de toute la présentation avec trois corpus distincts. Il n’a pas le choix : une trame sonore, plus bruitiste que musicale, appelle au loin.

     

    La dernière salle, plongée dans le noir, diffuse deux autres vidéos, qui méritent d’être vues dans leur entièreté malgré la longueur du programme. Elles partagent plusieurs points, dont celui de mettre en scène des chorégraphies, exemptes de toute musique et dotées d’un fil narratif construit en boucle. Les séquences se répètent et recommencent, mais pas tout à fait.

     

    Inspirée par le ballet Le lac des cygnes de Tchaïkovski, Odile and Odette (2005), la plus courte vidéo, de près de 15 minutes, explore les questions d’identité et d’autonomie par un face-à-face de deux interprètes quasiment identiques. Chacune semble danser devant un miroir. Or l’une est noire, l’autre blanche, et la synchronie n’est pas parfaite. Le décalage, jamais excessif, mais dirigé, mis en scène, ne dit pas qui mène le pas.

     

    Avec Un Ballo in Maschera (2004), dont la durée est du double de l’autre, Shonibare construit une histoire où les masques cachent non seulement les identités, mais les rôles (de pouvoir) aussi. Et ils permettent de mélanger les classes et les intentions des personnages. C’est cependant dans sa fabrication que cette oeuvre, inspirée d’un autre opéra de Verdi, captive. Tout dépend du moment où on l’attrape, mais l’impression de ne pas saisir le sens du récit est forte. Celui-ci avance parfois à reculons, comme si, par-là, l’artiste voulait réécrire l’Histoire, ses malheurs et ses injustices.

     

    Critique et portée par la dénonciation, Pièces de résistance demeure, avec tous ses paradoxes, une expo jouissive portée par l’espoir.

    Pièces de résistance
    Yinka Shonibare, MBE, DHC/ART Fondation pour l’art contemporain (451 et 465, rue Saint-Jean), jusqu’au 20 septembre.












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