Devrait-on boycotter Art souterrain ?

Clément Valla, «Postcards From Google Earth»
Photo: Clément Valla Clément Valla, «Postcards From Google Earth»

La 7e édition d’Art souterrain, portée par l’intitulé « La sécurité dans notre société », ne sera inaugurée que pendant la Nuit blanche, mais déjà, elle suscite débats et malaises, à l’instar des artistes qui refusent d’y participer, comme le révélait Le Devoir vendredi. La venue d’une commissaire et de six artistes israéliens, facilitée par l’aide financière du consulat d’Israël à Montréal, fait sourciller. Comment parler de sécurité et faire d’Israël le pays à l’honneur sans tenir compte, ou si peu, de la réalité palestinienne ?

 

L’artiste et professeur à l’UQAM Alexandre Castonguay a été parmi les premiers à réagir sur sa page Facebook, se disant surpris de la teneur de l’exposition ancrée dans le réseau souterrain de Montréal. Et de l’ambiguïté des outils de communication.

 

« On parle de sécurité et d’Israël, alors que [ce pays] est un grand exportateur de drones. Son occupation des territoires palestiniens est illégale. Ce n’est pas une guerre, c’est une attaque. Quelle est la sécurité des Palestiniens ? »,demande-t-il.

 

Depuis l’été 2014, moment où le conflit qui s’envenime fait mille fois plus de morts du côté palestinien, un mouvement planétaire contre les activités culturelles d’Israël a pris forme, telle la campagne Boycott, désinvestissement, sanctions (BDS). La 31e Biennale de São Paulo a notamment été ciblée, accusée d’être complice des violations des droits de la personne en Palestine du fait qu’elle recevait des subventions de Tel-Aviv.

 

Alexandre Castonguay ne va pas si loin, préférant attendre de voir les projets sélectionnés avant de sanctionner l’événement. « Un vrai contexte critique doit se déployer, croit-il, sinon, il n’y a pas d’autre choix [que le boycottage]. »

 

Pour son collègue artiste Gregory Chatonsky, le problème ne réside pas dans le fait qu’Israël soit à l’honneur, mais qu’on ne tienne pas compte de la Palestine. Il n’est cependant pas question de boycotter, même si Art souterrain a manqué, à ses yeux, une occasion de réunir les deux côtés du mur.

 

Frédéric Loury, directeur général d’Art souterrain, ne voit aucun problème au fait d’inviter Israël sous le thème de la sécurité. Rien de plus naturel, affirme celui qui a souvent visité le pays de Nétanyahou et noté que la sécurité imbibe la vie quotidienne.

 

Si les artistes palestiniens brillent par leur absence dans l’édition 2015, ce n’est pas faute d’avoir essayé. « On en a invité une quinzaine, on s’attendait à ce que quatre ou cinq répondent, dit Loury, mais ils n’avaient pas les ressources pour couvrir leurs frais. »

 

Art souterrain, dont le budget s’élève à 265 000 $, défraie 40 % des dépenses des artistes étrangers, israéliens ou non. La balance est à leurs frais ou, comme dans le cas qui nous occupe, du consulat d’Israël. Palestiniens, et Danois, fait remarquer Frédéric Loury, n’ont pas eu, eux, du soutien public de leur pays.

 

Le consulat israélien aurait participé de bon gré, sans se mêler du contenu. « On lui a dit à la fin : “Voici les artistes choisis” », explique Loury. L’histoire ne dit pas comment les diplomates auraient réagi à la vue d’une oeuvre mettant en scène, disons, des prisonniers politiques. Un projet, par exemple, comme celui que Rehab Nazzal, artiste torontoise d’origine palestinienne, présentait en mai 2014 à Ottawa. L’installation de 2000 photos, qui pointait des cas d’abus sur des leaders palestiniens emprisonnés par Tel-Aviv, a suscité la colère de l’ambassade israélienne.

 

« Pour les artistes palestiniens qui traitent comme moi de la lutte contre l’occupation israélienne, il ne nous est pas facile d’exposer. Si je peignais des fleurs et des arbres, ou des thèmes sans portée sociale, je n’aurais aucun problème », confie Rehab Nazzal.

 

Carmit Blumenson, la commissaire invitée par Art souterrain, considère que l’art n’a pas à se mêler de politique. Chaque expo qu’elle pilote, ici ou en Israël, est guidée par la qualité du travail et non par le fait que l’artiste est « juif, arabe ou druze ».

 

« Je ne fais pas confiance à la politique, clame-t-elle. La paix ne viendra ni des boycottages, ni des mouvements de protestations, mais des gens. Il faut travailler ensemble, rêver ensemble. L’art peut aider, mais pas en traitant directement de politique. Autrement, il devient une affiche. Ou de la propagande. »

 

Plusieurs des artistes d’Art souterrain contactés ont admis avoir été surpris de la participation financière d’Israël. Ils ne remettent pas en question leur participation, parce qu’ils croient encore qu’un dialogue critique est possible à travers leurs oeuvres, mais auraient apprécié plus de transparence de la part des organisateurs.

 

L’expo Art souterrain, qui comprend en tout 65 artistes, sera visible jusqu’au 15 mars, dans le Montréal souterrain.

  • A/s De Mme Danielle Lécuyer Services Juridiques - Abonnée 28 février 2015 07 h 51

    L'art n'est pas au dessus de la société

    "la commissaire invitée par Art souterrain, considère que l’art n’a pas à se mêler de politique".

    Naive ou quoi ? Regardez la controverse que suscite le monument (oeuvre d'art) "à la mémoire des victimes du communisme" à Ottawa autant sur le contenu que sur le lieu choisi. La propagande n'est pas bien loin.

    Le soutien d'Israel n'est pas innocent par cet appui financier, surtout sur le thème archi sensible de la sécurité. Ce gouvernement est un spécialiste en matière de propagande pour éviter d'assumer ses responsabilités humanitaires dans un pays (la Palestine) qu'il occupe militairement.

    Je n'irai pas voir cette exposition et je félicite les artistes qui ont décidé de s'abstenir sinon de boycotter le geste du gouvernement israélien.

  • Hélène Paulette - Abonnée 28 février 2015 08 h 20

    Grave erreur...

    La participation du Consulat d'Israël transforme cet événement en propagande. Il y avait certainement moyen, pour les artistes israéliens de se financer autrement. Monsieur Loury lui-même semble assez peu sensible à la situation des palestiniens, ce qui cause problème...

  • Maryse Veilleux - Abonnée 28 février 2015 14 h 29

    L'art comme réflexion

    L'art est un secteur d'activité dans lequel une certaine conscience et réflexion s'impose. Tout ce qui se passe dans le monde aujourd'hui devrait susciter chez les artistes une certaine indignation et un certain souci de dénoncer, voire se positionner quant à la misère vécue par l'humanité, dont celle de la Palestine qui devraient avoir une chance égale de participer. Au départ les dés sont pipés. Si l'art ne devient qu'une expression sans égard à une certaine action de nature sociale, ne serait-ce qu'une simple dénonciation, alors à quoi sert-il encore? Et est-il en voie de devenir non plus un art, mais un simple divertissement?

  • Stéphane Laporte - Abonné 1 mars 2015 15 h 43

    Vraiment?

    "l’art n’a pas à se mêler de politique" Pardon? L'art est politique et c'est là l'intérêt!

  • Colin Royle - Abonné 2 mars 2015 13 h 29

    L'art n'est pas au dessus de la société (bis)

    Mme Lécuyer -
    <Je n'irai pas voir cette exposition et je félicite les artistes qui ont décidé de s'abstenir sinon de boycotter le geste du gouvernement israélien.>
    Moi non plus, je n'y irai pas.
    La dépossession criminelle et cruelle des palestiniens ne passera pas sans conséquence pour l'État sioniste.