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    De la décoration comme art

    Une installation vidéo raconte l’aventure immobilière de Julian Schnabel

    21 février 2015 | Nicolas Mavrikakis - Collaborateur | Arts visuels
    Vue de l’exposition «Palazzo Chupi» (2008-2015) de Michael Blum
    Photo: Paul Litherland Vue de l’exposition «Palazzo Chupi» (2008-2015) de Michael Blum

    C’est une histoire presque banale. Elle se passe à New York, mais elle pourrait tout aussi bien se dérouler dans n’importe quelle grande ville. C’est celle d’un homme qui se laisse tenter par le lucratif marché de la promotion immobilière. Ayant obtenu un permis pour pouvoir agrandir ses appartements dans un immeuble qu’il a acheté dans un quartier branché, cet individu décide de pousser le bouchon : il va construire un ensemble de condos de luxe sur plusieurs étages… Il faut dire que, dans la partie ouest du Greenwich Village, le «Far West Village» comme le surnomment les gens du quartier (l’expression ne s’invente pas !), les prix des appartements se sont envolés. De plus, le zonage dans ce secteur va changer et bientôt il ne sera plus possible de bâtir en hauteur.

     

    Notre promoteur en herbe arrive in extremis, et on ne sait trop comment, à faire modifier son permis et fait travailler illégalement ses employés très tôt le matin et même le soir pour que ses fondations de béton soient en place avant le changement de zonage… Les autorités ferment les yeux, mais les gens du quartier ne sont pas dupes.

     

    Cette histoire serait presque banale si elle ne mettait pas en scène l’artiste Julian Schnabel. Celui qui a été l’une des grandes vedettes du monde de l’art contemporain dans les années 80 et qui, à partir des années 90, a réalisé des films (Basquiat, Before Night Falls, Le scaphandre et le papillon…), s’est lancé en 2005 dans une aventure immobilière périlleuse. Et c’est cette histoire que nous raconte l’artiste Michael Blum dans son installation vidéo présentée ces jours-ci.

     

    Un palais très kitsch

     

    Cette opération immobilière lancée par Schnabel se nomme le Palazzo Chupi. Le résultat est une sorte de palais vénitien rose flash. Très kitsch (au moins de l’extérieur), greffé sur une ancienne écurie du XIXe siècle, le nouveau bâtiment n’a aucun lien avec l’architecture du reste du quartier. Plusieurs critiques (dans The New York Times, Vanity Fair…) ont décrit la chose comme une version de Xanadu dans Citizen Kane… Ce bâtiment a en effet un aspect clinquant très californien, mais en fait plus proche de l’esthétique de Liberace. Certains ont décrit le bâtiment comme la maison de Malibu Barbie qui aurait explosé !

     

    Cette histoire mise en scène par Blum est intéressante, car elle permet de mettre en question notre représentation de ce qu’est un artiste. Il est à espérer que nous avons depuis bien longtemps compris que les activités privées ou publiques de l’artiste sont très différentes de sa création. Qui oserait encore de nos jours écrire, comme Hélène Parmelin l’avait fait à propos de Picasso, que lorsque celui-ci mangeait une pomme, il ne le faisait comme personne ? Ce n’est pas vraiment l’artiste qui nous intéresse, c’est son oeuvre qui nous passionne, ou nous laisse indifférents. Nous n’avons pas à faire de l’artiste un saint ou un modèle.

     

    Ce qui devrait nous embêter dans toute cette histoire, c’est plutôt que l’image de l’artiste s’affirme, de plus en plus, dans la vente de beaucoup de biens, comme une forme de valeur ajoutée. Schnabel fait de la peinture, des films, mais il est aussi designer de meubles et promoteur immobilier. De nos jours, des compagnies engagent des artistes pour vendre des condominiums et d’autres produits. Depuis la construction de son palais, Schnabel a collaboré avec un groupe immobilier de Miami. Murakami et Sylvie Fleury ont pensé des sacs Vuitton. Anish Kapoor a créé une bague pour Bulgari… L’artiste est devenu le garant du bon goût, et ce, même quand il n’en a pas.

     

    Que Schnabel ait voulu profiter d’une affaire immobilière sans partager avec un promoteur n’est pas si terrible. Mais, ce faisant, il se pourrait que l’art se trouve ramené à la fonction de décoration pour gens riches qu’il avait durant l’époque rococo ou avec l’art académique au XIXe siècle.

    Vue de l’exposition «Palazzo Chupi» (2008-2015) de Michael Blum L’histoire permet de mettre en question notre représentation de ce qu’est un artiste.
    Palazzo Chupi
    De Michael Blum, au Centre Optica jusqu’au 21 mars












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