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    Mollesse et précarité

    Les Territoires veut défendre les artistes en début de carrière

    24 janvier 2015 | Jérôme Delgado - Collaborateur | Arts visuels
    Shanie Tomassini, Nature molle (vue d’ensemble), 2015
    Photo: Chih-Chien Wang Shanie Tomassini, Nature molle (vue d’ensemble), 2015

    Dans un monde où les politiques d’austérité dictent lois et moeurs, se lancer dans une carrière artistique est un pari risqué. L’argent y coule peu, les emplois n’abondent pas, les chances de percer le marché encore moins. Il y a certes des ressources d’appoint, et la galerie Les Territoires est l’une d’elles.

     

    Fondée en 2008, la petite enseigne du 5e étage de l’édifice Belgo s’est donné pour mission de défendre les artistes en début de carrière. Non seulement la galerie Les Territoires réussit-elle à survivre, elle poursuit ses objectifs premiers avec cran et beaucoup d’idées. Mis en place il y a quelques mois, le programme de mentorat MAPPE est l’une de ces trouvailles qui permettent d’associer avec intelligence expérience et relève.

     

    En cette rentrée hivernale, le contraste est frappant. Dans sa première salle, Les Territoires expose Nature molle de Shanie Tomassini, un nom méconnu, même pour les habitués du Belgo. Dans le deuxième espace, on y présente A Helper de Chih-chien Wang, artiste diffusé presque en continu depuis l’automne et jusqu’au mois de mai : une galerie privée, un musée régional et un centre d’art lui consacrent tour à tour d’importantes expositions.

     

    Avec A Helper, dont l’objet principal est une vidéo à deux écrans, l’artiste d’origine taïwanaise explore, dans son langage très métaphorique, la figure de l’aidant. Fort appropriée, cette oeuvre : dans le cadre de MAPPE, Chih-chien a pris sous son aile trois artistes, dont cette Tomassini pour qui Nature molle est la première exposition individuelle. Velibor Božovic et Gabrielle Lajoie-Bergeron suivront en avril.

     

    Il y a de la nature morte dans Nature molle. Les oeuvres peuvent être des sculptures et faire appel à des objets et à des matériaux industriels, plutôt qu’à des matières vivantes. Elles présentent des choses inanimées, figées dans l’instant avant (ou après ?) leur fin. Avec Nature molle, et avec la douzaine d’oeuvres qui la composent, la jeune artiste, diplômée de l’UQAM en 2014, parle d’histoire de l’art et de création sans donner de leçons. Car dans son travail de la matière, dans son évocation de la mollesse des objets (et des idées), elle affiche la précarité, sa précarité.

     

    La sculpture de Shanie Tomassini a peu du solide indestructible. Ce sont d’hypothétiques constructions qu’elle conçoit, aussi variées et espiègles que le ruban à mesurer en forme d’arc (l’oeuvre Sculpture de 5 pieds) ou le plâtre écrasé sous une barre en bois (Contrepoint). Chaque proposition ressemble à un flash, à des exercices simples d’équilibre, d’illusion ou de manipulation. C’est sans doute le piège qu’il lui faudra éviter avec le temps.

     

    Paradoxalement, c’est la variété des formules et du dispositif de présentation qui anime l’espace. La salle est occupée de différentes manières. Des oeuvres sont fixées aux murs, d’autres se trouvent sur un socle ou sur une plateforme très basse. Il y a la pièce minuscule, une dolomite enduite de pigment posée directement au sol, puis de discrètes inscriptions murales, jeux presque clandestins tracés à la main, ou aux doigts.

     

    Nature molle explore le travail de création et, par-delà ces exercices conceptuels et expressifs, elle pointe la précarité de la vie. C’est une esthétique du rudimentaire, qui ne tombe pas cependant dans le trash. Si les ressources matérielles sont limitées, l’inventivité et les connaissances, elles, foisonnent. Dans Plâtre plâtrifié (sic), qui consiste en un « sac de plâtre moulé et coulé avec son propre plâtre », l’artiste use autant d’un procédé inusité où elle renverse une situation (comme dans l’arroseur arrosé) que d’une stratégie de camouflage souvent utilisée.

     

    À noter que Shanie Tomassini est la tête derrière Expo de casier, un projet né à l’intérieur des murs de l’UQAM. La situation serait néanmoins à ce point terrible que les artistes se contentent d’exposer leur travail dans un tel espace, sans doute encore plus intime qu’un atelier. Le cachet pour chacun d’entre eux : 5,75 $. Ça ressemble à une blague. Lancée en 2013, cette solution alternative, à la fois critique et sensée, se poursuit au cours de 2015. Tomassini, visiblement, saitexploiter la précarité, et pas seulement pour son propre salut. C’est tout à son honneur.

    Shanie Tomassini, Nature molle (vue d’ensemble), 2015 Chih-Chien Wang, A Helper (détail), 2015
    Nature molle
    De Shanie Tomassini, à la galerie Les Territoires, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, local 527, jusqu’au 14 février.












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