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    Dans l’antre du journaliste en zone de conflits

    Les «hôtels de guerre» passés sous la loupe de l’artiste Emanuel Licha

    29 novembre 2014 | Marie-Ève Charron - Collaboratrice | Arts visuels
    Emanuel Licha, «In Camera (room)», 2014
    Photo: Galerie Donald Brown Emanuel Licha, «In Camera (room)», 2014

    Plusieurs personnes et des médias ont récemment été trompés par un canular mettant en scène un jeune Syrien sauvant une fillette de balles de tirs. Le court film, des images semblant avoir été captées par une caméra amateur, a été mis en ligne, vu abondamment par les internautes et même retransmis en ondes par les médias traditionnels. Ce phénomène n’est pas sans faire repenser au journalisme de guerre et à la pertinence de sa pratique.

     

    Alors que les guerres continuent de faire rage, le métier de reporter de guerre fait face à de nouveaux enjeux soulevés par la facilité avec laquelle des images de conflits sont filmées par des amateurs et diffusées sur la Toile. Si l’exemple du canular montre que le coefficient de vérité prêté aux images en apparence instantanées peut s’avérer un leurre efficace, qu’en est-il des représentations rapportées par les journalistes de guerre ? Sont-elles exemptes de toute fabrication ?

     

    L’artiste né à Montréal Emanuel Licha s’intéresse depuis quelques années à la représentation de la guerre dans les médias. Il montre dans des photographies, des vidéos et des installations ce qui entoure la pratique de ce métier. Dans l’exposition chez le galeriste Donald Browne, il présente une partie de la série toujours en cours intitulée In Camera. Ce sont des photographies qui font incursion dans les hôtels où séjournent les journalistes de guerre, dans des villes et des pays non spécifiés, mais qui font penser au Proche-Orient ou à la Russie. Pour seul indice, les lettres géantes de Gazprom aperçues par la fenêtre d’une chambre.

     

    Les lieux, que l’artiste photographie désertés, disent peu de choses. Hall, salle à manger et chambres sont assez quelconques, mais surtout évocateurs de ce cadre depuis lequel travaillent les journalistes correspondants. Ils sont parfois confinés dans ces espaces, les seuls souvent où ils peuvent exercer un relatif contrôle. En réduisant le cadrage sur ces lieux, Licha laisse dans le hors-champ le sujet de la guerre. De façon exagérée, la série expose la nécessaire découpe opérée sur les choses et les limites de cet exercice. Loin d’offrir un accès direct sur les guerres couvertes, les médias en produisent une certaine vision.

     

    Depuis la série War Tourist (2004-2008) qui l’a fait connaître, Licha a déplacé son attention du récit touristique au récit médiatique. Ce que l’artiste cherche à déconstruire, c’est là où le tourisme et le journalisme semblent se retrouver, à savoir dans la forme divertissante proposée en expérience. Pour le touriste de guerre, c’est l’attraction distanciée des restes de conflits. Pour le spectateur de nouvelles, c’est la présentation, à travers une mise en scène étudiée, d’un reportage fait en zones de conflits.

     

    Avec à-propos trône sur le bureau du galeriste une télévision branchée sur une chaîne d’informations en continu. Véritable intruse ici, cette télé, dont la disposition est négligée, rappelle autrement son omniprésence dans les foyers et dans les lieux publics, surtout aux États-Unis. À une fréquence régulière, se fait entendre dans la galerie Live Clock (2011), une sélection d’indicatifs musicaux, nettement plus emphatiques, venant des chaînes américaines justement, qui ponctuent les bulletins de nouvelles.

     

    C’est d’ailleurs aux États-Unis, dans le camp d’entraînement de l’armée américaine de Fort Irwin en Californie, que Licha a amorcé la série sur les hôtels. Dans ce lieu construit d’après le modèle imaginé d’un village d’Irak et faisant appel aux services d’Hollywood, sont simulés en plus vrai que nature des affrontements. De son périple en ces lieux, Licha a réalisé deux oeuvres fascinantes exposées à la galerie SBC en 2010. Une des images de ce lot, une chambre d’hôtel, fait retour dans In Caméra. L’intérieur de cette chambre, la vue surtout qu’elle offre sur l’extérieur, témoigne d’une conscience troublante voulant que la guerre fasse image.

     

    Autour de ces « hôtels de guerre », qu’il aurait dénichés au fil de ses voyages à Beyrouth, au Caire, à Jérusalem, à Bagdad et à Sarajevo, Emanuel Licha mène également le projet Hotel Machine, un ambitieux documentaire de création. Les photos actuellement présentées en constituent certes un prélude des plus prometteurs.

    In Camera
    D’Emanuel Licha, à la galerie Donald Browne, 372, rue Sainte-Catherine Ouest. Espace 528, jusqu’au 20 décembre.












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