Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous
    Photographie

    L’ambivalence de Ralph Gibson

    22 novembre 2014 |Jean-François Nadeau | Arts visuels
    Plusieurs livres de Ralph Gibson font l’objet d’un véritable culte chez les collectionneurs.
    Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Plusieurs livres de Ralph Gibson font l’objet d’un véritable culte chez les collectionneurs.

    New York, 1969. Sans le sou, le photographe Ralph Gibson débarque dans cette ville. « Je me suis installé au Chelsea Hôtel. J’arrivais de San Francisco. Je n’avais rien, sinon trois Leica, dont deux étaient chez un prêteur sur gages… Je devais plusieurs mois de loyer. » Pourtant, en moins de deux, tout change. La publication d’un livre très original intitulé Le somnambule le lance en orbite dans le monde de l’art. Ralph Gibson devient une étoile reconnue au faîte du ciel de la photographie. Une quarantaine de livres plus tard, il se trouve à Montréal cette semaine pour présenter une exposition de ses oeuvres qui prend l’allure d’une mini-rétrospective.

     

    À ce jour, Gibson a produit une quarantaine de livres, plusieurs faisant l’objet d’un véritable culte chez les collectionneurs. On ne compte plus les expositions. « Je n’ai pas le luxe de m’arrêter pour me demander ce que mon public pense de moi : j’avance. Je sais encore comment je me sens lorsque je me trouve devant une grande photo. Je connais la fréquence qu’elle émet », dit-il en me montrant sans façon sur l’écran de son appareil photo quelques images qu’il a capturées le jour même.

     

    « Je suis venu à Montréal une première fois pour voir mon ami Leonard Cohen, rue Saint-Dominique. » C’était au début des années 1970. Les deux se sont connus au Chelsea Hôtel. Photographe doublé d’un excellent guitariste, Gibson enregistre avec Cohen l’album New Skin for Old Ceremony en 1974. Il sera aussi lié de près à Lou Reed et Andy Summers, l’ancien guitariste du groupe The Police, deux musiciens passionnés de photographie.

     

    Ralph Gibson se trouve à nouveau à Montréal cette semaine. Son exposition a cours jusqu’au 15 janvier 2015 à la galerie Samuel Lallouz, à deux pas du Musée des beaux-arts.

     

    Choisir

     

    « Dans ma vie, j’ai pris deux grandes décisions. À 18 ans, lorsque j’étais dans la marine, j’ai décidé que je serais photographe, comme s’il s’agissait d’une vocation. Puis, à 30 ans, j’ai décidé que je ne ferais pas de photographie commerciale, du reportage, de l’enseignement. » Après quelques mois seulement, il quitte la prestigieuse agence Magnum. « Ce n’était pas ce que je voulais faire. Je croyais que je pouvais parvenir à explorer mes propres problèmes introspectifs en prenant tout le crédit et le blâme de ma démarche. »

     

    Il minimise tout de suite la place et le rôle du matériel pour s’en tenir à l’usage quasi exclusif du petit appareil Leica. « Cet instrument peut tout. La faiblesse n’est pas en lui mais en moi. Aujourd’hui, je ne regrette évidemment pas ce choix de départ », dit-il dans un immense éclat de rire. Il faut savoir que la prestigieuse compagnie allemande a proposé des éditions limitées de ses appareils à des prix stratosphériques du seul fait qu’ils étaient utilisés par Gibson.

     

    « Si on demandait dans la rue ce que les gens pensent de l’ambivalence, je suis certain que la plupart considéreraient qu’il s’agit d’une faiblesse. Il faut savoir se décider, diraient-ils. Mais l’artiste est toujours plongé dans l’ambivalence. Qu’est-ce qui est bon et qu’est-ce qui ne l’est pas ? Un photographe est quelqu’un qui décide de décider. Et pour moi, la valeur d’une de ses photographies se mesure ensuite à sa durée. Combien de temps durera-t-elle devant moi, accrochée à un mur ? Derrière la gare Saint-Lazarre, la célèbre photo de Cartier-Bresson, a plus de 80 ans. Et ça tient toujours ! Mona Lisa produit encore le même effet… Ce qui m’intéresse est la permanence des forces et des faits. J’ai une lithographie de Cy Twombly sur mon mur depuis 30 ans. J’ai eu beaucoup d’autres choses aussi sur mes murs, mais j’arrive un jour au bout de la capacité qu’ont ces oeuvres de me faire penser », explique-t-il dans un français soigné qu’il parle avec grand plaisir comme s’il s’agissait d’un instrument de haute culture.

     

    « L’objet d’art est toujours supérieur à l’artiste. Il y a des raisons pour lesquelles un seul tirage d’un artiste va tenir l’épreuve du temps et pas les autres. » Il faut que la photographie soit exigeante, répète-t-il avec un éclair au fond de ses yeux bleu très clair.

     

    Ralph Gibson a été l’assistant de Dorothea Lange, connue pour cette image iconique des effets de la crise économique où une femme au visage raviné et soucieux tient deux enfants échevelés et barbouillés. « Ses négatifs étaient très mauvais techniquement. Celui de sa plus célèbre photo est une catastrophe ! Ses négatifs étaient tous mal exposés, mal développés. C’était épouvantable ! Mais quelles photos ! J’ai appris d’elle que la technique n’est pas tout. »

     

    Hollywood à vélo

     

    Un jour, il montre ses photos à Dorothea Lange. « Elle m’a dit : “Je vois qu’il n’y a pas de but dans ton travail.” Elle avait raison. Beaucoup de photographes fonctionnent ainsi, au hasard, comme s’ils étaient les témoins des accidents de la vie. D’ordinaire, cela ne donne pas grand-chose de bon. Dorothea m’a fait comprendre qu’il fallait avoir une direction, tendre vers quelque chose, avoir des projets précis et voir alors à être attentif à ce qui peut survenir au hasard de son chemin… Elle m’a donné en somme les clés de toute ma carrière. »

     

    Il travaillera aussi avec Robert Frank. « Pauvre Robert ! Il a plus de 90 ans maintenant et les gens qui le voient lui disent encore : “J’adore votre livre The American, alors qu’il a consacré presque toute sa vie au cinéma et à d’autres choses ! On est toujours hanté par son travail de jeunesse. On n’est rien avec ou sans lui. C’est un pacte faustien ! Mais la vie d’un artiste ne s’arrête pas là. John Szarkowski, le conservateur de la photo pour le MoMA, disait qu’il n’y a que sept bonnes années dans la vie de chaque photographe ! Qu’il aille au diable, celui-là ! »

     

    Le père de Ralph Gibson était un assistant d’Alfred Hitchcock. Né en 1939, Gibson va jouer dans quelques films comme acteur-enfant. « À la fin des années 1940, Hollywood n’était pas comme aujourd’hui. Je pouvais me rendre à vélo aux studios. Les gardiens de sécurité me laissaient entrer sans poser de questions. J’admirais les éclairages au mercure, ceux d’Orson Welles en particulier, très puissants. » Mais sa famille éclate, ravagée par l’alcool. « À 16 ans, j’ai dû partir. Je me suis retrouvé à l’armée. J’étais nul à l’école. J’ai néanmoins deux doctorats honorifiques aujourd’hui », dit-il en riant encore.

     

    Les cadrages-témoins très serrés des plateaux de tournage d’Hollywood ont laissé dans son imaginaire une marque profonde qui influencera son style comme photographe. Ses photos noir et blanc aux cadrages soignés sont très formalistes. « Je me demande pour chaque photo si elle se situe dans le cadre du projet que je mène et si cela exprime mon état particulier, ce qu’il y a en moi. Jusqu’à un certain point, la photographie garde à mon sens un rapport avec la réalité. La réalité est à la photographie ce que la mélodie est à la musique. Je me tiens à la limite de l’abstraction en musique. Et j’ai fait de même en photographie. Vous savez, plusieurs excellents musiciens sont de très bons photographes. J’ai entendu Ansel Adams jouer magnifiquement Beethoven. »

     

    Gibson ajoute que la photographie se trouve naturellement à peu de distance des écrivains. Grand amateur de littérature française, en particulier de Marguerite Duras, dont il fut un ami, Gibson demeure un lecteur attentif qui aime parler de livres. « Un écrivain est un penseur. Il traque ses idées et s’en souvient par l’écrit. Je dirais que c’est un même niveau de conscience qui habite la photographie. Un homme se sent déterminé par sa perception de la réalité. En conséquence, comment on se sent détermine ce que l’on voit. Ici ou ailleurs, j’ai donc tendance à produire des photographies qui se ressemblent parce qu’elles me ressemblent. »













    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.