Matières à réflexion

Tête de robot, 2014, aluminium, bois, peinture
Photo: Michel Dubreuil Tête de robot, 2014, aluminium, bois, peinture

Ceux qui comme moi n’aiment pas trop les artistes figés dans une manière de faire, qui exploitent un filon, une sorte de branding, ceux-là doivent aller voir la plus récente expo de Gilles Mihalcean. Bien sûr, ils y rencontreront son univers, avec ses collages d’objets disparates et parfois inusités, approche sculpturale qu’il a développée depuis les années 1960. Mais vous y verrez aussi un Mihalcean qui depuis plusieurs années a su revivifier, relancer, resémantiser sa réflexion sur la sculpture. Car c’est bien de cela que parle son oeuvre : la sculpture qui fait penser. À travers ces oeuvres récentes, il nous aide même à approfondir notre lecture de sa démarche.

 

Certes, on a souvent traité de l’aspect ludique de son travail… mais cela est plus ou moins satisfaisant. Il faudrait d’ailleurs se demander pourquoi de nos jours il faut toujours décrire l’art comme amusant ou distrayant. Il ne faudrait pas trop effrayer le public avec un art trop sérieux ! Mais de quoi donc faudrait-il nous distraire et détourner notre attention ?

 

On a aussi souvent souligné l’aspect poétique du travail de collage chez Mihalcean. Voilà un autre terme dont il faut se méfier. Il y a certes, chez cet artiste, une ouverture vers l’imaginaire, mais ses créations vont plus loin qu’une simple invitation aux rêves… S’il y a du poétique dans son oeuvre, c’est dans un esprit hérité de Mallarmé et des symbolistes. Dans ses créations, l’amateur d’art doit déchiffrer les liens entre des éléments qui semblent hétéroclites afin de « dégager un état d’âme » plus complexe et qui évite les images faciles. Mihalcean explique d’ailleurs comment il aime que son travail « ne se résume pas à une simple idée, mais au contraire s’ouvre à l’interprétation ». Dans ce travail interprétatif, il y a aussi parfois des questions sociales et même politiques. Dans cette exposition, c’est par exemple le cas avec la pièce intitulée Tête de Victor-Lévy Beaulieu qui rend hommage, à sa manière, au célèbre écrivain. On y voit une sorte de portrait-robot, une sorte d’ébauche sculpturale faite d’un gros bloc de graphite, matériau qui sert entre autres pour les crayons de plomb. À travers cet énorme bloc, le sculpteur parle de l’écriture très prolifique de cet auteur, mais le tout évoque aussi les formes d’un avion-espion qui défie les radars, qui pourra ressurgir là où on ne l’attendait pas, ainsi que les traits d’un guerrier, presque ceux de Darth Vader… Il s’agit, selon les mots de Mihalcean, d’« un portrait qui représente le Québec avec toutes ses ambiguïtés identitaires ». Mihalcean n’en est pas à ses premières interrogations sur la société québécoise. Rappelons que, pour la place d’Youville à Montréal, il a créé en 1993 une oeuvre intitulée La peur, installation dominée par une croix qui fait penser à celle du mont Royal…

 

Chez Mihalcean, il y a un défi à l’image connue, une ouverture à la rupture de ton, à la cassure ou « césure » visuelle… Quand on lui parle, Mihalcean explique comment il est interpellé « par les défis que pose la sculpture, par la complexité de la création d’objets sculpturaux, et ce, à tous les niveaux, autant du point de vue matériel que du point de vue des significations de ces objets ».

 

Et c’est justement un des points forts de cette exposition. Vous y verrez des objets trouvés et des matériaux hétéroclites qui se rencontrent et nous disent le vocabulaire éclaté de la sculpture postmoderne : plâtre coloré, aluminium, bois, plastique, plexi, papier, sisal, graphite, peinture, marbre, céramique… Vous y verrez aussi des sculptures qui exposent leur matérialité, les conditions physiques de leur existence, tels des matériaux tranchés qui exposent leur épaisseur. Des exemples ? Dans Encre de Chine, Statue et Têtes d’enfants, vous verrez des pères Noël de plastique ou des chérubins de plâtre découpés en morceaux et qui exhibent leur structure intérieure vers l’extérieur. Là, Mihalcean fait penser au travail de l’artiste Gordon Matta-Clark qui découpait des bâtiments, exposait la structure des murs, des plafonds et des planchers. En faisant cela, Mihalcean nous montre la réalité physique de la matière, sa fine couche qui lui permet en surface de créer des illusions réconfortantes. Un art simplement ludique ?

Nouvelles sculptures

De Gilles Mihalcean, à la galerie Laroche/Joncas, jusqu’au 20 décembre