Le contre-monument qui viendra hanter Harper

Des membres du collectif Entrepreneurs du Commun posent sous une couverture afin d’illustrer l’instrumentalisation du mémorial par le gouvernement Harper.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Des membres du collectif Entrepreneurs du Commun posent sous une couverture afin d’illustrer l’instrumentalisation du mémorial par le gouvernement Harper.

La question du monument commémoratif a resurgi subitement dans l’actualité lorsque Nathan Cirillo, le militaire en fonction devant le cénotaphe, sis à deux pas du parlement canadien, a été abattu. Cet événement dramatique touche par la bande à la fonction même d’un mémorial, alors que, bien avant la tragédie, le gouvernement fédéral s’activait déjà pour en faire ériger d’autres dans la capitale nationale.

 

Parmi ceux-ci, le controversé Monument commémoratif national aux victimes du communisme, qui pose problème à Entrepreneurs du Commun, un collectif créé en réaction à ce projet. Formé d’une dizaine d’artistes, de chercheurs universitaires, de philosophes, d’historiens de l’art et de commissaires, le collectif est déterminé à ce que ce monument, qui repose selon eux sur des simplifications outrancières mélangeant nazisme, communisme et terrorisme, ne s’élève pas dans l’indifférence.

 

« L’idée, c’était de mettre l’éclairage sur ce monument-là parce qu’on trouvait ça très problématique la manière dont c’était formulé. On se disait que la communauté artistique avait été interpellée, mais qu’il y avait eu peu de réactions [de sa part] », raconte celle qui a catalysé le regroupement, la professeure à l’Université du Québec en Outaouais Nathalie Casemajor. En guise de riposte, le groupe a rédigé un appel de dossiers depuis peu lancé aux artistes afin de recueillir des propositions en vue d’un contre-monument qui sera, lui, dédié « aux victimes de la liberté ».

 

L’étonnante formule vise surtout à tenir un débat complexe là où le gouvernement livre un combat moralisateur et simpliste opposant le bien et le mal. Le collectif juge en effet que le gouvernement Harper fait un usage idéologique des mots « liberté » et « communisme ». Ce faisant, il occulte d’autres tractations menaçant la démocratie parlementaire comme son recours immodéré aux lois omnibus et ses entraves aux travaux des scientifiques. Pour le collectif, il importe de ne pas nourrir les clivages habituels, en confrontant le capitalisme au communisme, mais d’ouvrir un nouvel espace de réflexion autour duquel le mot « liberté » pourrait donner toute la puissance de ses paradoxes actuels.

 

« Les guerres contemporaines sont faites au nom de la liberté », constate l’essayiste Érik Bordeleau, auteur de Comment sauver le commun du communisme ? publié au Quartanier, et également membre du collectif. « Il y a aussi de plus en plus de gens qui écrivent sur les pathologies de la liberté, les excès en lien avec le néolibéralisme, et sur ce qu’il peut engendrer sur la santé mentale des individus. »

 

Le goût du commun

 

Avec sa proposition, le collectif ne cherche pas à remettre en question le devoir de mémoire que le monument cristallise dans la pierre. Il cherche plutôt à dénoncer l’instrumentalisation que le gouvernement fait de l’histoire, voire de la déhistoricisation du communisme qu’il pose ici en mal absolu.

 

S’il est vrai que l’expérience du communisme fut parfois totalitaire, l’équation faite par les conservateurs dans leur commande est fort contestable, dénonce Nathalie Casemajor. « Harper mélange tout dans son discours. Quand il parle du communisme, il parle de Poutine et de l’Ukraine, mais Poutine n’est pas un communiste ! » Ainsi sommairement posée, cette rivalité en cache peut-être une autre, celle opposant le Canada et la Russie au sujet des eaux de l’Arctique convoitées pour ses ressources en pétrole et en gaz.

 

Le collectif formule l’hypothèse que le Monument aux victimes du communisme participe « [d’]une instrumentalisation idéologique pour renforcer le programme politique de Harper du nation-building », croit Érik Bordeleau. Projet qui, et ce n’est sans doute pas innocent, va concorder avec les élections l’an prochain à l’automne. Que le gouvernement fédéral ait généreusement financé le projet, qu’il lui consacre un des sites les plus en vue à Ottawa et qu’il ait fait l’annonce des six projets finalistes lors de la journée du Ruban noir, qui commémore, en les alliant, les victimes du communisme et du nazisme, sont à son sens autant d’indices alimentant cette hypothèse.

 

Avec son contre-monument, le collectif espère hanter le processus mis en place par le gouvernement canadien, voire à décaler l’événement en en changeant les termes, poursuit Érik Bordeleau. « Depuis quelques années, en particulier depuis la crise de 2008, il y a un renouveau dans la réflexion autour de la question du commun qu’il est important aussi de ramener de l’avant. »

 

Exposition et colloque

 

L’aventure du collectif, qui a commencé dans le partage de lectures (Foucault, Friedman, Naomi Klein), amorce depuis peu une étape plus concrète de son parcours avec l’appel de dossiers, qui se terminera le 15 janvier. Un jury choisira six projets qui seront exposés à l’automne 2015 au centre d’artistes AxeNéo7, à Gatineau. Le collectif s’attend à recevoir des propositions« pertinentes sur le plan artistique » et qui « remettent en question l’idée même de mémoire collective ».

 

La réflexion stimulée par les oeuvres sera elle-même enrichie d’un colloque au terme duquel un des projets finalistes sera retenu. Sera-t-il réalisé ? La campagne de sociofinancement déjà amorcée sur Kickstarter vise justement à en assurer la faisabilité. Le débat promet d’être stimulant et s’ouvrira au public dès le 25 novembre lors d’une soirée de discussion organisée par la revue Espace, un autre partenaire du collectif.

Le collectif Entrepreneurs du Commun

Érik Bordeleau, Mélanie Boucher, Michel de Broin, Nathalie Casemajor, Gregory Chatonsky, Michael Nardone, François Lemieux, André-Louis Paré, Jean-Michel Ross, Stefan St-Laurent, Bernard Schütze et Adam Szymanski.
  • Serge Abud - Abonné 12 novembre 2014 03 h 22

    «Parfois»?

    Ainsi selon l'auteure «l’expérience du communisme fut parfois totalitaire», ce qui implique que la grande majorité du temps que dura ladite expérience elle ne le fut pas. Voilà qui aurait mérité quelque développement...

  • André Leblanc - Inscrit 12 novembre 2014 05 h 30

    Un secret bien gardé.

    Pas communiste vous dites, svp verifiez son parcours.

    « Harper mélange tout dans son discours. Quand il parle du communisme, il parle de Poutine et de l’Ukraine, mais Poutine n’est pas un communiste ! »

    • Raymond Lutz - Inscrit 12 novembre 2014 07 h 41

      PKP est-il communiste? Il a déjà été membre du PC dans "son parcours" comme vous dites.

      Poutine et Harper sont des autoritaristes, bien plus que des capitalistes/communistes, cf autoritarisme.

  • Frédéric Benoit - Inscrit 12 novembre 2014 09 h 16

    Le communisme: courant qui dépasse Marx et ses produits dérivés.

    Si Bakounine critiquait déjà la tangente autoritaire que prenait le communisme sous la plume de Marx en 1872 (la conquête du pouvoir politique comme condition préalable à l'émancipation du prolétariat) et qu'il est vrai que les applications politico-historiques de versions déformées des idées de Marx se sont soldées par l'effondrement de régimes variant en matière de totalitarisme, le fait d'assimiler ce courant de pensée aux expériences soviétique, chinoise ou est-allemande constitue une forme de malhonnêteté intellectuelle.

    Déjà, Bakounine, aujourd'hui associé à l'anarchisme, se considérait aussi comme un communiste. Marx croyait qu'il était nécessaire de passer par le pouvoir étatique pour se libérer du joug des tyrans; penseur antiétatique, Bakounine ne voyait en la stratégie marxiste que la reconduction d'un système de domination qui reproduirait les inégalités déjà existantes (on parle ici de théorie, par de pratique).

    Il n'y a jamais eu une seule façon de concevoir le communisme. Les idées de Marx et leurs dérivés représentent le courant dominant, mais faire abstration des clivages qui existaient parmi les intellectuels ayant contribué à la théorisation du mouvement au sens large ne tient pas la route.

    Le manifeste du parti communiste a été écrit en 1847-48. La deuxième révolution russe a eu lieu en 1917, soit 70 ans plus tard, et L'URSS a existé pendant 68 ans. Que s'est-il qui s'est passé au cours de ces 70 années? Les communistes ont-ils dominé quiconque pendant ce temps? Ont-ils existé ailleurs par la suite (p. ex., aux É.-U.)? Que proposaient-ils? Comment ont-ils été traités (p. ex., avant, pendant et après MacCarthy)? Pourquoi? Sinon, que restait-il du communisme marxiste à la mort de Lénine? Probablement des miettes que Staline n'a fait que balayer du revers de la main. Et à la mort de Staline? Et aujourd'hui, qu'en est-il? La Chine n'a pas grand chose de communiste. En fait, il s'agit d'une étiquette vide.

    Il faut cesser d'être réducte

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 12 novembre 2014 09 h 48

    Une victime est une victime

    Un soldat mort au combat et un ouvrier tué sur son chantier sont tous deux des victimes. Je ne vous pas pourquoi la mort de l'un serait plus honorable que celle de l'autre.

    Si le soldat qui s'opposait au nazisme peut être qualifié de combattant pour la Démocratie, je ne vois pas comment celui qui participe à une guerre prédatrice visant à s'emparer des richesses naturelles d'un autre peuple peut être considéré comme un héros.