Derrière le paradis, la chiante réalité

Retour à Paradise Lost est l’une des expositions inaugurales des nouveaux espaces d’Optica.
Photo: Richard-Max Tremblay Retour à Paradise Lost est l’une des expositions inaugurales des nouveaux espaces d’Optica.

On s’ennuie rarement devant les installations de Mathieu Latulippe. D’expo en expo, l’artiste instaure d’étranges univers, de ceux-là qui gagnent à être observés minutieusement. Ils sont si réalistes qu’on les reconnaît facilement, mais si terribles qu’on aimerait mieux ne pas les connaître. Son projet actuel, Retour à Paradise Lost, poursuit dans cette veine, toujours dans une belle ambiguïté, comme l’illustre le bilinguisme de son intitulé.

 

Retour à Paradise Lost est une des expositions inaugurales des nouveaux espaces d’Optica, le centre d’artistes déménagé du Belgo au Pôle de Gaspé au cours de l’année. Le projet, qui inclut photos, peintures, sculptures et les paysages miniaturisés, trait distinctif de Latulippe, parle de la quête humaine, jamais abandonnée, pour un ailleurs meilleur. Clin d’oeil à Optica et compagnie qui ont trouvé, dans ce pôle d’art sur l’avenue de Gaspé, une sorte de paravent à la précarité ? Car derrière le rêve et l’utopie, ou sur eux, si on prend en note la manière imagée de cet artiste de la famille Clark — le centre à la source du Pôle de Gaspé —, on retrouve la lourde et, disons-le, chiante réalité.

 

Gratuit, ce sale vocabulaire ? Si vous le dites. Mais sachez qu’il s’agit de celui de Mathieu Latulippe. En galerie, la grande structure de cubes blancs, référence explicite à Sol de Witt, semble avoir été bombardée par un quelconque oiseau. Le titre de la sculpture est aussi plus minimaliste : Shit Happens # 1. Des « shit » se trouvent aussi au sol de la salle B d’Optica et sur une autre oeuvre, Shit Happens # 2.

 

Lucidité désarmante


Si on s’ennuie rarement devant un Mathieu Latulippe, c’est bien à cause de cette lucidité désarmante qui l’anime. Celui qui considère sa pratique comme portée par « une esthétique sérieuse » ne manque pas d’humour. Sa critique sociale, notamment celle qui accompagne ce « retour au paradis perdu », jongle avec des scénarios catastrophes qui n’ont rien de la sombre dénonciation chez une Dominique Blain ou une Karine Giboulo.

 

L’expo oppose les états d’âme. D’une part, il y a une nostalgie des fifties bien sentie, notamment par ce panneau qui reproduit, en peinture, une enseigne de motel pour touristes aventureux. « Welcome to Fabulous Paradise Lost », y lit-on. Utopia et désert du Far West semblent tout près, comme en témoigne, plus loin, la maquette d’une maison de rêve bâtie à même une montagne rocailleuse.

 

D’autre part, on retrouve un avenir terrifiant, comme celui illustré par le cinéma d’anticipation. Une autre sculpture-maquette met en scène un immense oeuf qui écrase, de tout son poids, la plus robuste des civilisations, son armée y comprise.

 

Entre les deux pôles, il y a une série de photos de paysages idylliques, dont le titre rompt avec le ton apaisant. Sans titre (Jaws), par exemple, montre un coucher de soleil sur la plage, comme on en rêve tous. Ces images, extraites de films, connus ou pas, Latulippe les a répertoriées lors d’une résidence en France dont il a bénéficié à la faveur d’un échange entre Optica et le centre Art 3, à Valence (Rhône-Alpes).

 

L’ensemble de ces photos si… clichés, que l’artiste a pris la peine d’intercaler avec le reste des oeuvres histoire de ne pas nous endormir, confronte nos visions du monde, notre mémoire collective, nos propres stéréotypes. Le bonheur avec Latulippe, c’est qu’on subit ceci le sourire aux lèvres. Car la réalité, aussi chiante soit-elle, n’est finalement qu’une simple représentation.

Retour à Paradise Lost

Mathieu Latulippe, Optica, un centre d’art contemporain, 5445, avenue de Gaspé, espace 106, jusqu’au 28 juin.