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    Les intouchables de l’art selon Gwenaël Bélanger

    Le photographe de bon nombre de canulars s’attaque cette fois à des pans de l’histoire de la peinture du Québec. Bien des questions que soulèvent 25 images brouillées et colorées.

    31 mai 2014 | Jérôme Delgado - Collaborateur | Arts visuels
    Vue de l’exposition Dépeindre où l’accrochage fait dialoguer les formes (ou les formats).
    Photo: Charles-Frédérick Ouellet Vue de l’exposition Dépeindre où l’accrochage fait dialoguer les formes (ou les formats).
    Dépeindre
    Gwenaël Bélanger, galerie Graff, 963, rue Rachel Est, jusqu’au 21 juin.

    Au premier coup d’oeil, la plus récente production de Gwenaël Bélanger déroute. Dans le mauvais sens du terme. Un trop-plein de couleurs et une impression de travail maniéré se détachent des murs de la galerie Graff. Comme s’il était question, dans la salle qui accueille les visiteurs, de livrer un fastidieux abécédaire de l’abstraction picturale.

     

    On reconnaît, ou croit-on reconnaître, une des cibles chromatiques de Claude Tousignant, un des bleu-blanc-rouge de Serge Lemoyne, la gestuelle blanche de Borduas, parmi d’autres choses.

     

    Quelle mouche l’a piqué ? Pourtant aucune. L’appréhension initiale s’estompe sous l’évidence : l’exposition Dépeindre, présentée d’abord au centre VU de Québec il y a six mois, est du Gwenaël Bélanger tout craché : derrière les apparences, on trouve de la profondeur. Ses oeuvres animées par les canons de la peinture québécoise poursuivent la réflexion de l’artiste sur le statut de l’image et procèdent du même plaisir à rompre avec son caractère sacré.

     

    Avec Dépeindre, projet photographique à la remorque de son précédent corpus, Fleurs (2011-2012), Gwenaël Bélanger s’éloigne certes un peu plus des chutes d’objets qui l’ont fait connaître au début des années 2000. Moins dans le spectacle (de destruction), plus dans le flou (de la reproduction du réel), il mise néanmoins sur les mêmes codes : morcellement de l’image, confusion du temps, et un processus de création plutôt soigné.

     

    Bélanger cherche encore et toujours à bouleverser l’ordre des choses. Hier nos rapports aux objets du quotidien, aujourd’hui ceux à la peinture et en particulier à nos chefs-d’oeuvre, en l’occurrence ceux conservés au Musée national des beaux-arts du Québec (MNBAQ).

     

    C’est dans les salles et réserves de l’établissement public qu’il s’est rendu photographier des tableaux signés Tousignant, Lemoyne et Borduas, mais aussi Krieghoff, Pellan, Alleyn, Letendre, Merrill, etc. Des époques et des genres, pas seulement la non-figuration, sa lentille n’en fait, finalement, pas de distinction.

     

    Entre eux (les maîtres) et lui, ou entre eux et nous, regardeurs, Gwenaël Bélanger a posé une vitre qu’il a induite d’une matière graisseuse — son geste, très visible, ressemble à celui du peintre —, avec le résultat qu’il est impossible de reconnaître le sujet photographié. Ce filtre bien concret à travers lequel naît l’image — procédé mis en avant pour les bouquets de Fleurs — s’avère une habile métaphore de la distance qui nous sépare de la peinture muséifiée et, aussi, de tout le patrimoine culturel. Que conserve la mémoire collective, sinon, peut-être, des bribes, des couleurs dans certains cas, la manière de les appliquer dans d’autres, voire une idée vague de la composition générale ?

     

    Le processus inclut une indispensable étape préalable et révélatrice du statut intouchable de l’oeuvre consacrée. L’artiste a dû recevoir l’autorisation des peintres (ou des successions dans le cas de défunts), ne serait-ce que pour pouvoir photographier leurs tableaux. Toujours délicat quand il est question de reproduction, même si un prisme les rend méconnaissables. À moins que ce soit cette transformation, cette altération, qui dérange.

     

    En salles d’exposition, Dépeindre prend tout son sens. Malgré l’apparence de peinture léchée. Au pied du mur qui accueille le visiteur, aux côtés d’un vaste panorama en 13 photos, deux cadres, vus de dos, reposent au sol. La liste de Graff les désigne comme étant des reproductions de tableaux de Jean Paul Lemieux. Or Bélanger n’a pas reçu l’autorisation de les exposer ; ils sont condamnés au secret. Avec Riopelle, le processus ne s’est pas rendu aussi loin : dans le fond de la galerie, l’oeuvre Dépeindre (Jean-Paul Riopelle, Espagne, 1981) n’est qu’une surface blanche, non peinte : il a même été impossible de photographier le tableau cité.

     

    L’accrochage fait dialoguer les formes (ou les formats) davantage qu’il discourt sur l’histoire de l’art. L’artiste s’est préoccupé de rythme, comme jadis dans sa série Chutes, plutôt que de logique narrative ou esthétique. Il fait ainsi côtoyer un petit Lemoyne avec un grand Borduas, isole la cible de Tousignant. Il réunit les tableaux qu’il a captés dans leur environnement habituel, tel un portrait par Théophile Hamel, ce peintre officiel de l’État au milieu du XIXe siècle, exposé au MNBAQ sur un mur d’un rouge éclatant.

     

    Inventif dans ses techniques, Gwenaël Bélanger ne cesse de marcher un pied dans la séduction des images, l’autre dans le leurre des apparences. Simuler les peintres, comme il fait cette fois, peut cependant laisser perplexe. Car entre l’hommage et le brouillage, les photographies de Dépeindre demeurent attachées à leurs icônes, à leur aura.

     

    Avec le projet photographique Dépeindre, Gwenaël Bélanger cherche de nouveau à bouleverser l’ordre des choses.

    Dépeindre
    Gwenaël Bélanger, galerie Graff, 963, rue Rachel Est, jusqu’au 21 juin.












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