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    Jean-Pierre Gauthier, chef d’orchestre de l’anti-machine

    Pilier de l’art actuel québécois, le bricoleur vénéré se fait informaticien et compositeur avec Ceci n’est pas une machine à Expression

    24 mai 2014 | Jérôme Delgado - Collaborateur à Saint-Hyacinthe | Arts visuels
    Trafiquer des matériaux, expérimenter sons et mouvements et montrer le résultat de ses recherches… L’artiste Jean-Pierre Gauthier n’a jamais arrêté de faire ce qu’il aime.
    Photo: Marie-Ève Beaupré Trafiquer des matériaux, expérimenter sons et mouvements et montrer le résultat de ses recherches… L’artiste Jean-Pierre Gauthier n’a jamais arrêté de faire ce qu’il aime.
    Ceci n’est pas une machine
    Jean-Pierre Gauthier, Expression, centre d’exposition de Saint-Hyacinthe, 495, avenue Saint-Simon, jusqu’au 27 juillet.

    L’homme qui faisait danser seaux et balais dirige désormais des instruments sonores. Pour sa première exposition d’envergure depuis celle au Musée d’art contemporain, il y a sept ans, Jean-Pierre Gauthier se révélera davantage musicien que bricoleur d’objets. Un artiste multi-talents… condamné à la précarité.


    Premier Québécois lauréat du prix Sobey, en 2004, honoré par une grande exposition au Musée d’art contemporain de Montréal, en 2007, présent là où il le fallait : la Biennale de Montréal 2000, la Manif d’art de Québec 2012… Il y a si longtemps que Jean-Pierre Gauthier fait mouche avec ses oeuvres cinétiques qu’on le croirait couvert d’or. Et pourtant.

     

    « Je suis dans la précarité financière comme voilà vingt ans », corrige l’homme. La tête un brin grisonnante, il vit de plein fouet cette période dite de la mi-carrière, si ingrate. Trop vieux pour être chouchouté comme figure de la relève, trop jeune pour rejoindre les immortels. « Mon dernier show à New York [Jack Shainman Gallery, 2011], confie-t-il, a eu les meilleures critiques que tu peux avoir. » L’expo a été dans le « Top Ten » du Village Voice, parmi les meilleures de l’été selon Art in America. « Mais ils n’ont rien vendu. »

     

    Jean-Pierre Gauthier ne se plaint pas de son sort.Il n’a jamais arrêté de faire ce qu’il aime : trafiquer des matériaux, expérimenter sons et mouvements et montrer le résultat de ses recherches. « Je ne regrette rien, mais j’aimerais trouver des solutions plus vendables. »

     

    S’ouvre ce samedi un énième solo, son premier à Expression, précieux centre d’art de Saint-Hyacinthe. Quelques jours auparavant, Le Devoir est allé à la rencontre de l’artiste, qui s’affairait alors à ajuster une des murales au coeur de l’exposition Ceci n’est pas une machine. Aidé de l’oeil avisé d’une commissaire, Marie-Ève Beaupré, il proposera aussi quatre pièces récentes, dont Asservissements et Hypoxia, vues en 2012 au Festival international de musique actuelle de Victoriaville et à la Manif d’art.

     

    En ce jour de montage, les fils électriques, au sol, déjà incontournables, donnaient le ton. Ils seront suspendus, très visibles, pendant les deux mois de l’expo. Le filage, jolie torsade colorée si cohérente avec le bricolage poétique de Jean-Pierre Gauthier, joue ici un rôle conceptuel.

     

    « L’ensemble de l’exposition est un réseau, un système, dit-il. J’ai tout interconnecté pour créer des scénographies sonores. Ce ne sont pas des installations autonomes ; elles sont asservies au contrôleur central. »

     

    Pas d’installations autonomes, voire pas d’installation du tout, comme l’oeuvre que Gauthier testait ce jour-là. Ça s’appelle Orchestre à géométrie variable, une chose qui le pousse comme jamais dans la programmation musicale. « C’est un système orchestral, programmable, pas seulement une machine. »

     

    L’oreille souple

     

    Homme de précision, il tient au mot juste. Ceci n’est pas une machine ne fait pas de clin d’oeil à Magritte, mais à Jean Tinguely, célèbre sculpteur suisse de l’inutilité, dont le terme « anti-machine » résonne bien chez Jean-Pierre Gauthier. « [Dans] une machine, il y a une dimension efficacité, une dimension fonctionnaliste que j’aime moins », dit l’artiste québécois.

     

    Si Gauthier demeure le bricoleur vénéré — on n’aura qu’à lire le descriptif des oeuvres pour le constater —, il s’assume désormais en informaticien, en chef d’orchestre et… en compositeur. Orchestre à géométrie variable jouera huit de ses compositions, entre des sonorités du Moyen-Orient, du rock et « des tounes dance, très techno ».

     

    Ce n’est pas nouveau que Jean-Pierre Gauthier baigne dans la musique. À la fin des années 1990, il s’était joint à L’Oreille à Vincent, groupe piloté par Michel F. Côté. Pendant treize ans, au sein du Duo Travagliando, il s’est produit en performance avec le musicien Mirko Sabatini.

     

    Le sculpteur aux goûts variés et à « l’oreille souple » considère son expo « comme un show d’une heure ». Préoccupé cependant par « tous ceux qu[’il] pourrai[t] emmerder », Jean-Pierre Gauthier a tenu à éviter la cacophonie. « Les gens ne sont pas obligés d’avoir les yeux rivés à [une oeuvre]. Ils peuvent se déplacer et entendre les sons quand même. »

     

    Dès ses débuts, Jean-Pierre Gauthier a voulu s’éloigner d’un art robotique « trop macho, avec des gros moteurs ou trop de bébelles ». Ce qui l’intéressait, « la légèreté, la fluidité », s’est traduit, à son premier solo en 1995, par un dispositif créant de la vapeur d’eau. Gros succès critique qui le mènera, d’anti-machine en anti-machine, à être un pilier de l’art actuel québécois.

     

    Le pilier a la vie dure. Il expose partout, mais avec peu de ventes, y compris auprès des musées — « ils veulent juste des cadeaux », a-t-il constaté. Il est condamné à tellement produire qu’il a dû sacrifier une carrière dans l’enseignement.

     

    Jean-Pierre Gauthier ne se plaint pas. Soutenu par le système québécois des bourses, il peut « faire des choses pas vendables ». Et il continue, à bientôt 50 ans, à animer la scène locale — en septembre, il sera au Belgo — et même internationale : grâce au groupe Molior, il expose actuellement à São Paulo et part bientôt pour la Triennale internationale en arts des nouveaux médias, à Pékin.

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    Jean-Pierre Gauthier en cinq temps

    1995 Les machines proliférantes, à SKOL, sa première exposition individuelle, marque les esprits. Jennifer Couëlle dira d’elle, dans Le Devoir, que « c’est fou et fascinant tout en étant plastiquement intéressant ».

    2000 À la Biennale de Montréal 2000, il présente Le grand ménage, une de ses premières œuvres évoquant le travail de concierge.

    2002 Échotriste, l’installation acoustique basée sur le grincement de miroirs, est dévoilée au Musée des beaux-arts de Montréal. L’œuvre sera par la suite présentée, et acquise, par le Musée national des beaux-arts du Québec.

    2007 À 42 ans, il a droit à la grande rétrospective, au Musée d’art contemporain de Montréal. Douze œuvres et un concert du Duo Travagliando sont à l’honneur.

    2008 Turbulures, ensemble de tubes laissant résonner l’air, est présentée au Lieu, à Québec, puis en Ontario, en 2010. L’œuvre, annonciatrice d’Hypoxia (notre photo) et de sa jungle d’oiseaux, a été détruite, trop grande pour être entreposée chez lui.

    Trafiquer des matériaux, expérimenter sons et mouvements et montrer le résultat de ses recherches… L’artiste Jean-Pierre Gauthier n’a jamais arrêté de faire ce qu’il aime. Orchestre à géométrie variable : murales sonores 1 et 2, installation cinétique et sonore Orchestre à géométrie variable : murales sonores 1 et 2, installation cinétique et sonore Orchestre à géométrie variable : murales sonores 1 et 2, installation cinétique et sonore Orchestre à géométrie variable : murales sonores 1 et 2, installation cinétique et sonore Hypoxia, installation cinétique et sonore Hypoxia, installation cinétique et sonore Hypoxia, installation cinétique et sonore
    Ceci n’est pas une machine
    Jean-Pierre Gauthier, Expression, centre d’exposition de Saint-Hyacinthe, 495, avenue Saint-Simon, jusqu’au 27 juillet.












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