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    Violette Dionne: sculpter la céramique

    7 avril 2014 |Paul Bennett | Arts visuels
    Le triptyque Buisson ardent (2013) représente des hommes-outils imbriqués dans des postures impossibles.
    Photo: Daniel Roussel Le triptyque Buisson ardent (2013) représente des hommes-outils imbriqués dans des postures impossibles.
    . Au 1700 La Poste, 1700, rue Notre-Dame Ouest Montréal. Jusqu’au 31 mai 2014.

    En entrant dans la vaste salle du 1700 La Poste consacrée à la récente production de Violette Dionne, on a d’abord l’impression de se retrouver devant une suite de sculptures en pierre ou en bronze, évoquant les hauts-reliefs des temples grecs et romains, ou encore les sculptures votives de taille modeste enfouies dans les tombeaux antiques.

     

    En s’approchant, on est vite détrompé : de longs tuyaux s’enfoncent dans les socles et s’élancent de tous côtés, allant jusqu’à dominer des personnages dont les têtes et les membres enchevêtrés se sont métamorphosés en pinces, en clés à molette, en marteaux, en écrous, en équerres ou… en pelles mécaniques !

     

    Le visiteur se retrouve devant un univers hybride, déconcertant, relevant autant de la personne-machine ou de l’homme-outil contemporain que du héros grec ou du chevalier du Moyen-Âge revêtu de son armure et de son bouclier.

     

    Et non, ces sculptures ne sont ni en pierre ni en bronze, mais bel et bien en céramique que la technique raffinée de l’artiste montréalaise a transmutée en matériaux nobles grâce à des effets de glaçure, à une résille de motifs et, surtout, à sa façon de traiter le matériau — taillé, gratté — en sculpteure plutôt qu’en céramiste. Stupéfiant !

     

    Le titre énigmatique de l’exposition, Cocyte inc., invite au parallèle entre les mythes antiques et le mythe contemporain de l’homme confondu avec son outil ou sa tâche. Dans la mythologie grecque, le Cocyte, évoqué dans L’Odyssée d’Homère et dans L’Énéide de Virgile, est un des fleuves qui parcourent les régions infernales, comme le Styx ou l’Achéron. Quant à l’abréviation inc., elle renvoie à ces sociétés anonymes ou occultes qui visent à l’efficacité maximale en transformant leurs employés en instruments dociles. Le couplage des deux mots est cocasse et ironique.

     

    Humour et ambiguïté

     

    Mais inutile de chercher dans l’oeuvre de Violette Dionne une thèse ou une critique a priori de la société industrielle. En entrevue au Devoir, celle-ci jure qu’elle ne se considère surtout pas comme une artiste conceptuelle. Depuis 25 ans qu’elle exerce son métier, elle ne s’impose jamais un thème ; ce sont plutôt les thèmes qui s’imposent à elle au fur et à mesure de son travail sur son matériau, l’argile.

     

    Ainsi la thématique récente des outils vient-elle de sa fascination pour l’outillage des sculpteurs et des ouvriers. Si elle a remplacé les têtes de ses personnages par des outils, c’est qu’elle craignait que le visage, où se lit toujours une émotion, ne détourne l’attention de l’agencement de formes.

     

    Si elle s’est inspirée des mythes antiques, c’est que ses lectures déjà anciennes de L’Énéide ou des Métamorphoses d’Ovide ont refait surface pendant son travail. Et ces deux mondes, l’antique et le contemporain, se sont peu à peu amalgamés dans ses sculptures.

     

    Les titres le plus souvent humoristiques ou décalés de la trentaine de pièces qui font l’objet de l’exposition — Styx Express, BF Goodrich ou Tuyaumachie — suffiraient de toute façon, tels des clins d’oeil, à désamorcer toute lecture trop sombre ou trop grave de l’oeuvre.

     

    Ainsi, Mouvement syndical montre deux corps en équilibre précaire qui semblent s’accrocher l’un à l’autre. Exemple de solidarité ou sauve-qui-peut ? L’un des deux personnages a une tête en forme de clé à molette qui peut être interprétée comme « une pince ouvrière » dirigeant les syndiqués, comme l’écrit la commissaire Isabelle de Mévius dans le beau catalogue de l’exposition, ou au contraire comme le cri d’horreur d’une bouche ouverte.

     

    Chose certaine, les sculptures saturées d’ambiguïté de Violette Dionne sont soulevées d’un tel mouvement qu’elles semblent prendre vie et s’animer devant nous. Les corps enchevêtrés ont l’air de vouloir s’extirper du cadre-étau invisible qui les retient pour s’échapper vers une autre dimension. Dans le triptyque Buisson ardent, des hommes-outils imbriqués dans des postures impossibles semblent à la fois se mesurer les uns aux autres, lutter contre leur métamorphose en outils et construire un ouvrage virtuel.

     

    Les sculptures de Violette Dionne, comme autant de sphinx, nous invitent à percer leur énigme… en souriant. Artiste farouchement indépendante — elle n’a pas de galeriste —, Violette Dionne est une sculpteure à découvrir, ou à redécouvrir, absolument !


    Collaborateur

    Le triptyque Buisson ardent (2013) représente des hommes-outils imbriqués dans des postures impossibles.
    Cocyte inc. Sculptures.
    Violette Dionne












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