Fort McMoney - Un web-documentaire dont vous êtes le héros

Une usine, un camp de travail, des camions et rien que des camions. Une industrie qui ne dort jamais. Les revenus moyens d’une famille de Fort McMurray s’élèvent à 192 707 $ par an.
Photo: Philippe Brault / Source ONF Une usine, un camp de travail, des camions et rien que des camions. Une industrie qui ne dort jamais. Les revenus moyens d’une famille de Fort McMurray s’élèvent à 192 707 $ par an.

Dans les derniers mois, le réalisateur de documentaires David Dufresne est parti à la recherche de l’âme d’une ville qui n’en a sans doute pas : Fort McMurray, dans le nord de l’Alberta, capitale fascinante et délirante de l’exploitation des sables bitumineux canadiens. Soixante jours de tournage plus loin, il en revient finalement avec bien plus : Fort McMoney, un web-documentaire nouveau genre, orchestré en partie par l’Office national du film (ONF), qui place concrètement le spectateur au centre de sa narration.

 

Ce « Jeu-documentaire », sorte de SimCity — jeu de construction et gestion de ville virtuelle, populaire à la fin du siècle dernier —, «   mais en vrai   », va être présenté en grande première mondiale mardi dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM). Il fait vivre l’engagement et la curiosité de l’intérieur tout en ajoutant une couche de plus à une mutation du documentaire, mutation bel et bien en train de donner corps à une nouvelle forme d’expression.

 

«   L’idée était de partager la narration avec le spectateur, résume M. Dufresne, rencontré la semaine dernière dans un bar branché de la métropole. On voulait lui donner les commandes plutôt que de le tenir par la main   », et ce, sur un vaste territoire, grand comme la Floride, où depuis le début du siècle, avec force et frénésie, à grands coups d’investissements privés, de réglementations complaisantes, d’avidité, d’aveuglement collectif et de drames, l’humain est en train de laisser une marque profonde sur l’environnement. Au nom de la croissance et de l’exploitation du pétrole.


L’humanité sous l’horreur

 

La critique est connue. Elle prend, loin du militantisme et des revendications habituelles, une nouvelle dimension dans ce documentaire dont vous êtes le héros qui propose, tout en interactivité, d’explorer dans tous ses recoins, de tous les côtés de la clôture, cette ville de toutes les convoitises, tous les possibles et toutes les horreurs, et ce, en suivant, dans une succession de documents vidéo reliés par des chemins variés (il y en aurait plusieurs centaines possibles laissés au choix du spectateur), les humains qui l’incarnent dans les lieux qu’ils ont bâtis ou qu’ils détruisent : des camps de travail au bureau de la mairesse en passant par le centre de divertissement de cette ville nordique, les banques alimentaires où se retrouvent aussi des fonctionnaires incapables, avec leur salaire, de faire face au coût démesurément élevé de la vie en ces lieux, bureau du patron de la multinationale pétrolière Total ou encore locaux des lobbyistes de cette industrie qui met chaque jour ses services de conviction au service de ses projets d’exploitation.


«   Les villes mono-industrielles sont fascinantes   », dit M. Dufresne, à l’origine dans les dernières années de Prison Valley, un autre web-documentaire, produit par Arte en France, sur Cañon City « la ville de prisons » au Colorado. «Ce sont des lieux qui disent beaucoup sur le capitalisme et, par conséquent, sur nous.   »Un « nous » forcément protéiforme, ni totalement noir ni totalement blanc, qui, dans Fort McMoney, se dévoile aussi au fil des indices ramassés, des questions posées aux intervenants, des débats en ligne menés avec les autres spectateurs, et ce, pour faire le tour de la ville et surtout des questions fondamentales qu’elle pose sur le présent, les ressources et l’avenir.

 

Collaboratif et international

 

Ce web-doc a été construit en trois langues (français, anglais, allemand). Outre l’ONF, la firme Toxa, Arte, le quotidien français Le Monde et l’allemand Süddeutsche.de ont présidé à sa naissance. Son univers, portant l’empreinte du photographe Philippe Brault, va se déployer en ligne en quatre chapitres sur quatre semaines et par des contenus dictés en partie par des référendums tenus en ligne sur la question du pétrole, de sa taxation, de sa nationalisation… «   C’est la mécanique du jeu posé sur la grammaire du documentaire, résume le réalisateur. Ce n’est pas un environnement créé pour se marrer, mais bien pour réfléchir, confronter les idées et se confronter aussi à nos propres préjugés   », ajoute-t-il en évoquant quelques tableaux captés par sa caméra sur le terrain, mais que son cerveau n’arrive pas encore à évacuer.


«   À Fort McMurray, l’extrême pauvreté au coeur de cette ville qui tire l’économie du Canada est une douleur terrible,dit-il.La mainmise de l’industrie sur ce territoire, la privatisation du sol qui en découle et l’incapacité pour le gouvernement de surveiller réellement ce que fait cette industrie sont également très troublants.   » Et il ajoute   : «   Mais à l’inverse, on croise là-bas des gens d’une bonté et d’une générosité extraordinaires. Dans cet environnement infernal, on rencontre des gens terriblement et authentiquement heureux d’être là. C’est très perturbant de voir cela.   » D’autant qu’en cliquant sur un écran d’ordinateur, nul ne sait où cette promenade en compagnie de gens heureux, au coeur d’un territoire sombre, peut finir par mener.

2 commentaires
  • J-Paul Thivierge - Abonné 19 novembre 2013 11 h 25

    Il me semble que personne n'ose se poser la question.

    Les promoteurs, les travailleurs et même le gouvernement Harpeur ne se demandent pas ce qui se produira à long terme ; on développe, on pollue inconsciemment, puis les dommages irréparables aux rivières, à la terre, à l'atmosphère dans quelques décennies personne ne semble vouloir savoir. Même la ministre con servatrice réformiste de l'environnement dit sans hésiter que ce que les pétrolières font c'est BON POUR TOUS les humains.
    Pour eux les extrêmes dérangements climatiques ce n'est que de la pub négativiste inventée par des écolo pour faire dépenser inutilement en crédits CO2. Les humains n'auraient rien à faire dans les super ouragans et inondations.

    Les écolo et environnemetalistes seraient des alarmistes et les exploitants pétroliers et gaziers seraient des bienfaiteurs de l'humanité à remercier comme on devrait remercier Monsanto d'avoir créer les OGM mouy 3 M inventeur des post-it !

  • Jacques Moreau - Inscrit 19 novembre 2013 11 h 26

    Dépollution du sous-sol

    Drôle comment on s'acharne sur l'exploitation des sables butimineux. Pourtant si un réservoir de produit pétrolier se déverse dans notre terrain québecois, le propriétaire du terrain est tenue de nettoyer le sol pollué,... à grand frais. Pourquoi en Alberta un ne pourrrait pas nettoyer le sous-sol de ce polluant qu'est le pétrole? Est-ce que nos grands écologistes ne voyagent jamais en auto, avion, autobus, etc, pour ne pas contribuer à la pollution de notre atmosphère par les produit pétrolier?