Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • fermer

    Connexion au Devoir.com

    Mot de passe oublié?
    Abonnez-vous!

    Fort McMoney - Un web-documentaire dont vous êtes le héros

    19 novembre 2013 |Fabien Deglise | Arts visuels
    Une usine, un camp de travail, des camions et rien que des camions. Une industrie qui ne dort jamais. Les revenus moyens d’une famille de Fort McMurray s’élèvent à 192 707 $ par an.
    Photo: Philippe Brault / Source ONF Une usine, un camp de travail, des camions et rien que des camions. Une industrie qui ne dort jamais. Les revenus moyens d’une famille de Fort McMurray s’élèvent à 192 707 $ par an.
    Le «jeu-documentaire» Fort McMoney se déploie en ligne à compter du 25 novembre.

    Dans les derniers mois, le réalisateur de documentaires David Dufresne est parti à la recherche de l’âme d’une ville qui n’en a sans doute pas : Fort McMurray, dans le nord de l’Alberta, capitale fascinante et délirante de l’exploitation des sables bitumineux canadiens. Soixante jours de tournage plus loin, il en revient finalement avec bien plus : Fort McMoney, un web-documentaire nouveau genre, orchestré en partie par l’Office national du film (ONF), qui place concrètement le spectateur au centre de sa narration.

     

    Ce « Jeu-documentaire », sorte de SimCity — jeu de construction et gestion de ville virtuelle, populaire à la fin du siècle dernier —, «   mais en vrai   », va être présenté en grande première mondiale mardi dans le cadre des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM). Il fait vivre l’engagement et la curiosité de l’intérieur tout en ajoutant une couche de plus à une mutation du documentaire, mutation bel et bien en train de donner corps à une nouvelle forme d’expression.

     

    «   L’idée était de partager la narration avec le spectateur, résume M. Dufresne, rencontré la semaine dernière dans un bar branché de la métropole. On voulait lui donner les commandes plutôt que de le tenir par la main   », et ce, sur un vaste territoire, grand comme la Floride, où depuis le début du siècle, avec force et frénésie, à grands coups d’investissements privés, de réglementations complaisantes, d’avidité, d’aveuglement collectif et de drames, l’humain est en train de laisser une marque profonde sur l’environnement. Au nom de la croissance et de l’exploitation du pétrole.


    L’humanité sous l’horreur

     

    La critique est connue. Elle prend, loin du militantisme et des revendications habituelles, une nouvelle dimension dans ce documentaire dont vous êtes le héros qui propose, tout en interactivité, d’explorer dans tous ses recoins, de tous les côtés de la clôture, cette ville de toutes les convoitises, tous les possibles et toutes les horreurs, et ce, en suivant, dans une succession de documents vidéo reliés par des chemins variés (il y en aurait plusieurs centaines possibles laissés au choix du spectateur), les humains qui l’incarnent dans les lieux qu’ils ont bâtis ou qu’ils détruisent : des camps de travail au bureau de la mairesse en passant par le centre de divertissement de cette ville nordique, les banques alimentaires où se retrouvent aussi des fonctionnaires incapables, avec leur salaire, de faire face au coût démesurément élevé de la vie en ces lieux, bureau du patron de la multinationale pétrolière Total ou encore locaux des lobbyistes de cette industrie qui met chaque jour ses services de conviction au service de ses projets d’exploitation.


    «   Les villes mono-industrielles sont fascinantes   », dit M. Dufresne, à l’origine dans les dernières années de Prison Valley, un autre web-documentaire, produit par Arte en France, sur Cañon City « la ville de prisons » au Colorado. «Ce sont des lieux qui disent beaucoup sur le capitalisme et, par conséquent, sur nous.   »Un « nous » forcément protéiforme, ni totalement noir ni totalement blanc, qui, dans Fort McMoney, se dévoile aussi au fil des indices ramassés, des questions posées aux intervenants, des débats en ligne menés avec les autres spectateurs, et ce, pour faire le tour de la ville et surtout des questions fondamentales qu’elle pose sur le présent, les ressources et l’avenir.

     

    Collaboratif et international

     

    Ce web-doc a été construit en trois langues (français, anglais, allemand). Outre l’ONF, la firme Toxa, Arte, le quotidien français Le Monde et l’allemand Süddeutsche.de ont présidé à sa naissance. Son univers, portant l’empreinte du photographe Philippe Brault, va se déployer en ligne en quatre chapitres sur quatre semaines et par des contenus dictés en partie par des référendums tenus en ligne sur la question du pétrole, de sa taxation, de sa nationalisation… «   C’est la mécanique du jeu posé sur la grammaire du documentaire, résume le réalisateur. Ce n’est pas un environnement créé pour se marrer, mais bien pour réfléchir, confronter les idées et se confronter aussi à nos propres préjugés   », ajoute-t-il en évoquant quelques tableaux captés par sa caméra sur le terrain, mais que son cerveau n’arrive pas encore à évacuer.


    «   À Fort McMurray, l’extrême pauvreté au coeur de cette ville qui tire l’économie du Canada est une douleur terrible,dit-il.La mainmise de l’industrie sur ce territoire, la privatisation du sol qui en découle et l’incapacité pour le gouvernement de surveiller réellement ce que fait cette industrie sont également très troublants.   » Et il ajoute   : «   Mais à l’inverse, on croise là-bas des gens d’une bonté et d’une générosité extraordinaires. Dans cet environnement infernal, on rencontre des gens terriblement et authentiquement heureux d’être là. C’est très perturbant de voir cela.   » D’autant qu’en cliquant sur un écran d’ordinateur, nul ne sait où cette promenade en compagnie de gens heureux, au coeur d’un territoire sombre, peut finir par mener.

    Une usine, un camp de travail, des camions et rien que des camions. Une industrie qui ne dort jamais. Les revenus moyens d’une famille de Fort McMurray s’élèvent à 192 707 $ par an. Une des particularités de la ville, sa population fantôme. Personne ne sait exactement combien ils sont. 20 000, 30.000, 40 000. Ce sont les travailleurs de l’ombre. Ils vont et viennent par avions privés, de jour comme de nuit, été comme hiver. Le prix de l’immobilier atteint des sommets. Un million de dollars la maison uni-familiale, 2600$ la chambre en sous-sol par mois. Certains préfèrent vivre en trailer camp. Prix de l’emplacement: environ 1500$ par mois. Au nord du nord de l’autoroute 63, quand la route pavée cède la place à la route de glace. A 240 kilomètres plus haut se trouve Fort Chipewyan, village autochtone accessible par la route que l’hiver. Depuis plusieurs années, les pécheurs y ressortent de l’eau des poissons déformés. La région de Wood Buffalo, dont Fort McMurray est l’épicentre, produit 1,7 millions de barils par jour. L’industrie évalue le gisement à 169 milliards de barils, faisant du territoire la troisième réserve de pétrole mondiale. On a laissé des arbres pour éviter les regards. Dans les coulisses du Kaene Classic, un concours de musculation. A l’autre bout de la ville, la compagnie française Total a donné son nom à un Fitness Club. Shell est en train de construire de Shell Place, Syncrude y a sa piscine, Canadian Natural, son aréna et Nexen, ses gymnases. A l’hôtel, le gérant est catégorique: «Une chose qu'il faut comprendre... Les sables bitumineux, c’est 365 jours par année, 7 jours par semaine, ça ne s'arrête pas! Avant d'arrêter ça et de fermer la porte... Impensable!» David Dufresne, réalisateur de Fort McMoney, un web-documentaire nouveau genre «Fort McMurray… I used to call it hell, now I called it Home» raconte Carl Valdock, à gauche, avec son ami Cuz, tous deux ramasseurs de canettes. A une trentaine de kilomètres au nord de Fort McMurray, un camp de travail pareil à des dizaines d’autres. La population masculine avoisine les 83%. Une chambre, avec salle de bains communes, coûte entre 200 et 250 dollars la nuit. Fort McMurray, à cinq heures de route d’Edmonton, Alberta. Le budget de la petite ville est passé de 45 millions de dollars en 1998 à un milliard en 2013. 90% des finances publiques sont assurées par l’industrie pétrolière. Syncrude, usine pionnière. Une des rares qui soient visibles depuis l’autoroute 63, dite «autoroute de la mort» tant la circulation y est dense et les accidents, mortels. Au premier plan, l’immense Boomtown Casino, qui ne désemplit pas les jours de paye et de fin de semaine. Derrière, le Peter Pond Mall, du nom du chercheur qui découvrit ici d’étranges sables bitumineux au 18ème Siècle. L’homme a rasé la forêt boréale. Le paysage s’est fait lunaire. Les Nations unies estiment que les émissions de gaz à effet de serre par les sables bitumineux sont passés de 15 millions de tonnes en 1990 à 48 millions de tonnes vingt ans plus tard. Extrait du web-documentaire Fort McMoney Arbres sans vie, habitats sans charme. Ce camp est l’un des rares doté d’un Tim Horton’s. Salle de classe du Keyano College, qui prépare à tous les métiers de l’industrie: la construction, la mécanique, les technologies de pointe, les ressources humaines, la conduite des engins les plus gros et les plus chers du monde.
     
     
    Édition abonné
    La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
     
     












    CAPTCHA Image Générer un nouveau code

    Envoyer
    Fermer
    Blogues

    Articles les plus : Commentés|Aimés
    Abonnez-vous pour recevoir nos Infolettres par courriel