Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Connectez-vous

    Casser une noble image

    La porcelaine comme matériau dans la création actuelle

    16 novembre 2013 |Jérôme Delgado | Arts visuels
    Laurent Craste, La fin d’une potiche II, 2012-13.
    Photo: Source Art Mûr Laurent Craste, La fin d’une potiche II, 2012-13.
    De la porcelaine à l’Oeuvre
    Galerie Art mûr, jusqu’au 21 décembre.

    Avec une vaste sélection d’oeuvres de 15 artistes, la galerie Art mûr propose de mettre en lumière la porcelaine comme matériau de prédilection dans la création actuelle. Connue pour ses expositions thématiques à grand déploiement, l’enseigne de la rue Saint-Hubert ne se penche pas pour la première fois sur les liens parfois fragiles, pour ne pas dire tordus, entre les métiers d’art et la recherche artistique — notamment par l’expo Tout chaud, en 2010, qui rassemblait des artistes verriers.

     

    L’énoncé dans De la porcelaine à l’oeuvre est similaire : le savoir-faire d’une technique ancestrale mène aujourd’hui aux propositions les plus originales. L’objet précieux et décoratif d’hier ne retrouve pas seulement de nouvelles formes. Dans les mains d’artistes éveillés par d’autres connaissances et d’autres contextes sociaux, la porcelaine, ou le verre, ou les textiles, ou le fer, peuvent aussi être source de destruction.

     

    L’introduction chez Art mûr est explicite de ce constat. Le photographe néerlandais Martin Klimas, grosse pointure défendue par des galeries de New York et de Düsseldorf, en Allemagne, met en images des figurines au moment de se fracasser, à l’instar de ce qu’a fait Gwenaël Bélanger avec les objets de sa série Chutes. La photo choisie pour ouvrir l’expo ne manque pas de dynamisme, comme si la destruction de la porcelaine découlait d’un geste virulent. À ses côtés, La fin d’une potiche, oeuvre en deux pièces de Laurent Craste, allie aussi délicatesse et violence : sa porcelaine, un vase anthropomorphique, viendrait de se pendre.

     

    S’il y a un artiste chez nous qui revisite la porcelaine, c’est bien Laurent Craste, céramiste de formation et professeur au cégep. Avec une dizaine d’oeuvres, l’expo rend justice à celui qui a connu tout un automne, présent en solo au Lab Design du Musée des beaux-arts et chez Division, la galerie qui le représente. Craste respecte et confronte en même temps le caractère sacro-saint du matériau, lui donne des formes anachroniques, l’adjoint d’outils banals et rouillés (des clous, une clé anglaise). Son travail résume en quelque sorte le titre de l’expo. De la porcelaine, noble et précieuse, à l’oeuvre, irrévérencieuse et modulable.

     

    Ils sont plusieurs à travailler de la sorte. Jeune diplômé de Concordia, Clint Neufeld moule des machines industrielles et les présente comme des objets de luxe. Basée à Lille, dans le nord de la France, Sarah Garzoni, autre jeune artiste défendue par Art mûr, défigure sobrement des plats d’une blancheur éclatante. Céramiste de la Colombie-Britannique finaliste du prix Sobey en 2010, Brendan Tang transforme la porcelaine chinoise en machines à la fonction indéfinie.

     

    Si ce n’était que de ces quatre artistes, l’expo donnerait l’impression de se répéter. Elle le fait déjà, remarquez, par la manière d’étaler ici et là les oeuvres de Craste et de Neufeld — et d’autres. Si on évite le défilé de mini-solos, l’éparpillement donne l’impression qu’il fallait combler les trous. On étire la sauce avec cette volonté de couvrir deux étages avec une seule expo. Et on demeure dans le clip de l’objet chic.

     

    La présentation a le bonheur de ramener des oeuvres plus anciennes. Celles-ci, réalisées par Marie Côté, Anne Ramsden, Stephen Schofield ou François Morelli, par ailleurs aucun des quatre représenté par Art mûr, prouvent que la porcelaine défigurée, ou morcelée, ou détournée, est inscrite dans le paysage depuis longtemps.

     

    De Ramsden, par exemple, Art mûr expose une série d’images de 1999 qui évoquent avec à propos la longévité du matériau. Une longévité culturelle autant que physique. Le diptyque Falling montre une série d’assiettes en pièces archéologiques. Même en mille morceaux, cette vaisselle à l’iconographie européenne (Bécassine, Tintin, Le Petit Prince…) semble résister au temps, toujours aussi blanche, aux dessins aussi nets. Le matériau est fragile, mais indestructible. Et l’Empire occidental survit.

     

    L’autre élément qui rompt avec la monotonie du discours des Craste et compagnie provient du travail sur le mouvement qu’observent Greg Payce, vénérable artiste de l’Alberta, et Amélie Proulx, des nouvelles générations nées au Québec. Le premier évoque, en photo ou en vidéo, la rotation propre à la fabrication d’une céramique. Mais sa solution peut paraître empesée, notamment par l’obsession à reproduire une silhouette humaine entre deux vases.

     

    Avec des installations cinétiques et sonores, la seconde casse l’image de fragilité tellement associée à la faïence. Mieux : avec l’oeuvre Jardin baroque, c’est le visiteur qui pousse les fleurs en porcelaine à se cogner les unes contre les autres. De la porcelaine à l’oeuvre, oui, mais aussi, comme le synthétise Amélie Proulx, de l’usage presque unique à un considérable champ de propriétés, d’images et de fonctions.



    Collaborateur

    Laurent Craste, La fin d’une potiche II, 2012-13. Clint Neufeld, He Said He Would Take Me to the Races, He Said It Would Be Fun, 2013. Anne Ramsden, Falling (diptyque), 1999. Anne Ramsden, Bécassine, 1999. Marie Côté et Olivier Girouard, Puits, 2007-9. Greg Payce, Buster, 2013. Martin Klimas et Laurent Craste, vue d'installation. Martin Klimas, Untitled (Blue Man), 2005. François Morelli, La Suite Parisienne, 2004.












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.