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    Jour du Souvenir - La petite histoire chuchotée sur les murs du Plateau

    11 novembre 2013 |Isabelle Paré | Arts visuels
    L’artiste Patsy Van Roost, qui a imaginé les fiches souvenirs imprimées dans la trame urbaine du Plateau Mont-Royal.
    Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir L’artiste Patsy Van Roost, qui a imaginé les fiches souvenirs imprimées dans la trame urbaine du Plateau Mont-Royal.
    Pour consulter la page Facebook du projet Ici un souvenir

    Une idée folle, une artiste altruiste à la créativité féconde. Il n’en fallait pas plus pour voir naître Ici, un souvenir, projet d’animation publique qui fera éclore aujourd’hui 436 souvenirs accrochés aux façades, bâtiments et adresses d’autant de lieux du Plateau Mont-Royal.

     

    Sur la vitrine du vieux restaurant polonais Euro-Deli Batory, rue Saint-Viateur, flotte, dans l’air froid de novembre, une affichette jaune, ébruitant le souvenir d’une grand-mère polonaise, disparue à l’aube de ses 90 ans. « Ici, je l’entendais parler avec maman en polonais et j’étais tellement fière de comprendre un mot sur deux […] J’aimais me sentir plus proche de son pays, de sa culture… tout près de son coeur. »

     

    Ce petit mot de l’artiste Patsy Van Roost, évoquant sa Babcia adorée, s’ajoute à 435 cris du coeur livrés en ce jour du Souvenir, au fil des rues et façades du Plateau Mont-Royal. Les curieuses affichettes jaune citron du projet Ici un souvenir papillonnent au vent depuis hier déjà, murmurant tantôt une histoire d’amour, une enfance à l’eau bénite ou la perte d’un frère, d’un ami disparu.

     

    En ce 11 novembre, ces parcelles d’histoire sont les plaques commémoratives du petit quotidien, de l’histoire non dite, marquée par les rues et les lieux où des destins se sont croisés. Pas de grands noms ici, ni de personnages illustres, immortalisés sur des plaques de cuivre. Ici, la vie s’écrit sur papier.

     

    Imaginées par Patsy Van Roost, l’artiste qui a déjà illuminé le quartier du Mile End avec son conte en série La petite fille aux allumettes, ses recettes d’amour et ses hommages aux pères et mères sur macadam, ces fiches souvenirs imprimées dans la trame urbaine sont une nouvelle main tendue aux citoyens.

     

    « Nous dépendons de nos lieux plus encore que de nos proches », dit Pascal Quignard. Cette phrase, Patsy en ressent la morsure à chaque passage devant l’Euro-Deli Batory. « Je voulais que les gens me disent eux aussi leurs souvenirs rattachés à un lieu, dévoilent l’histoire privée dans l’espace public pour faire parler des lieux que nous croisons chaque jour sans soupçonner tous les souvenirs qui s’y rattachent », explique l’artiste.

     

    Une carte «émotive» du Plateau

     

    L’appel lancé en collaboration avec l’arrondissement du Plateau Mont-Royal a permis à cette fée urbaine d’amasser un butin de 436 souvenirs, triés, liés à un mot-clé, puis à un point géographique pour dresser une carte « émotive » du Plateau. Le site Facebook Ici un souvenir permet de télécharger la carte et de partir à vélo ou à pied, plan en main, sur la piste de la petite histoire. « Le but est de donner un visage concret et une résonance à ces lieux », insiste Patsy.

     

    Vue du haut des airs, la mémoire, comme les rencontres, s’agglutine, autour de lieux iconiques. Parc La Fontaine, le Lux, Café Olimpico : autant d’usines à fabriquer du « vécu » à la pelle.

     

    Mais l’histoire se lit aussi au détour d’adresses anodines. Rue Drolet : « Ici, mes trois fils ont grandi et moi avec eux, sans qu’ils le sachent. 14 ans de vie à les aimer, et à apprendre le rôle de parent. Ils m’ont peu à peu renié, depuis le jour où j’ai osé ce dont je rêvais depuis l’enfance, changer de sexe. Je ne suis plus pour eux qu’une égoïste qui les aurait oubliés. J’espère qu’il leur reste au moins le souvenir de cette maison, et de combien leur papa-femme les aimait et les aime encore. »

     

    Des mots à arracher le coeur, mais aussi des mots d’espoir, d’amour et d’enracinement. « À Montréal, c’est plein d’immigrants, ça se lève de bonne heure ce monde-là », clame la prose de Gérald Godin, sur la murale Tango de Montréal, place Gérald-Godin. Arrivée du sud de la France, Sarah a trouvé ici même le courage de repartir à zéro. « Ce message m’a accueillie comme un hôte chaleureux […] j’en ai pleuré. À ce moment, j’ai senti que j’étais partie de chez moi pour une terre inconnue. Depuis, dès que quelqu’un arrive de loin pour s’installer à Montréal, je l’amène ici. »

     

    Angle Gilford et De Lorimier, c’est une scène à la Michel Tremblay qui sort de l’oubli. Celle de soeur Lise, qui traversait la rue, cornette au vent, pour jouer au ballon chasseur avec les filles de 6e année, attachant « son habit avec un gros noeud pour pouvoir courir », rappelle Colette.

     

    Les portés disparus

     

    Comme la vie, la mémoire d’une ville est aussi fragile que la fumée d’une cigarette sur les murs d’un restaurant rayé de la carte, écrit un autre citoyen, pleurant un ami et un lieu qui n’existent plus. Car les lieux, rappelle cette carte des sentiments, sont le quartier général des amitiés, des amours, des naissances. Avec leur disparition, s’envole en fumée la dernière trace tangible des êtres aimés. Au rayon des portés disparus : la Skala, Le Lux, le Jardin des Merveilles, les loyers bon marché. « Je me souviens du loyer à 465 $ et du proprio italien qui oubliait un loyer en hiver quand il faisait trop froid. Je me souviens des voisins anglos devenus amis, et du parking devenu jardin », raconte Léa, au 16, Saint-Viateur.

     

    Baisers volés, folies commises « flambant nu » un soir de juillet, qui sait ce qu’un lieu peut inspirer ? Dans un billet intitulé « L’eau », une femme rend hommage à une autre, handicapée mentale, souvent croisée lors de ses visites à la piscine du Y du Parc. « Une fois dans la piscine, [elle] flottait sur l’eau, radieuse, en chantonnant. C’était au début de l’écriture de mon film Gabrielle. Aujourd’hui, je la salue, cette femme ! », a griffonné celle qu’on devine être la réalisatrice Louise Archambault.

     

    Si le temps est clément, les rues du Plateau porteront encore plusieurs jours les traces de ces bribes d’histoires, confiées du bout du crayon. Anne-Marie Collins, chef des projets spéciaux à l’arrondissement du Plateau Mont-Royal, croit fermement à cette forme d’animation urbaine pour faire vivre un quartier. « Le but, c’est que les rues ne soient pas que des lieux de passage, mais aussi des lieux de rencontres et d’échanges. Des endroits que les citoyens doivent s’approprier, où la vie de quartier va naître », dit-elle.

     

    Et où la petite histoire, pour une fois, sera racontée.













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