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    Objets rebelles et utopies vacillantes

    20 juillet 2013 |Marie-Ève Charron | Arts visuels
    L’œuvre Keep On Smoking (2005-2010) de Michel de Broin a été réalisée avec une bicyclette, une génératrice, une pile, une jauge analogique et une machine à fumée. C’est une des œuvres emblématiques de l’artiste.
    Photo: Collection de l’artiste L’œuvre Keep On Smoking (2005-2010) de Michel de Broin a été réalisée avec une bicyclette, une génératrice, une pile, une jauge analogique et une machine à fumée. C’est une des œuvres emblématiques de l’artiste.

    Michel de Broin 
    Whiteonwhite; Une expédition

    Eve Sussman, Rufus Corporation et Simon Lee

    Musée d’art contemporain de Montréal

    185, rue Sainte-Catherine Ouest

    Jusqu’au 2 septembre

    Michel de Broin est un artiste de première importance au Canada. Il a notamment reçu le prestigieux prix Sobey en 2007. L’exposition-bilan de son oeuvre présentée au Musée d’art contemporain de Montréal (MACM) débute en force avec des oeuvres emblématiques de l’artiste. Ce sont par exemple Monochrome bleu (2003) et Keep on Smoking (2005-2010), deux oeuvres qui se mesurent au réel de manière ludique ; un conteneur à déchets devenu spa recycle certains poncifs du modernisme tandis qu’un vélo trafiqué génère, par sa force motrice, des nuages de fumée.

    Les oeuvres campent autant le bricolage sophistiqué de l’artiste que sa propension à jouer avec les systèmes de toute nature pour en éprouver les limites et le fonctionnement. Sous forme de métaphore et d’analogie, Michel de Broin ouvre des réflexions sur le pouvoir, la résistance et la perte.

     

    Le monde des objets que l’artiste s’approprie, détourne et transforme lie son art à des problématiques sociales grâce à des formules cryptiques souvent ingénieuses. Cette inventivité critique développée au fil du temps, l’exposition la met à la vue sans toutefois l’expliciter, comme l’exigerait pourtant le contexte de cette « première présentation majeure dans un musée au Canada », dixit le communiqué.

     

    Parmi les 29 oeuvres présentées sur 20 ans de pratique, le quart sont inédites. Cette place accordée à la production récente - dont une autre partie est exposée à la galerie Division à Montréal - dénote un désir de regarder devant. Ce n’est pas un tort en soi, mais ces nouvelles oeuvres appelaient une contextualisation plus généreuse. S’agit-il d’une simple continuité pour l’artiste ? Intègre-t-il des nouvelles tactiques ou matériaux ? Rien n’est dit dans l’expo à ce sujet.

     

    La dimension rétrospective du bilan s’en trouve elle aussi réprimée et se traduit notamment par l’exclusion de certaines oeuvres-clés de l’artiste, telles Shared Propulsion Car (2005) et Matière dangereuse (1999). Par contre, l’exposition comprend d’autres oeuvres déterminantes de Michel de Broin qui, par leur caractère expérimental, ont même dû être actualisées. C’est le cas d’Objet perdu (2005-2013), où une machine à la fonction insolite se déploie sur les deux côtés d’un mur. La pièce n’a rien perdu de son pouvoir d’évocation.

     

    L’accrochage n’emprunte pas un développement chronologique et mise volontairement sur des liens très ouverts entre des oeuvres qui auraient toutefois bénéficié d’être mieux circonscrites dans des regroupements éclairés et soutenues par des textes qui mettent en récit le travail. L’emploi de cartels longs s’imposait en plus grand nombre.

     

    Le catalogue peut venir à la rescousse du visiteur néophyte, mais il présente aussi des lacunes par rapport aux attentes générées par cette exposition-bilan d’un artiste de cette trempe. La présentation graphique dessert parfois les oeuvres et, même si le texte de Daniel Sherer - auteur qui n’a pas droit à sa notice biographique, nécessaire pour le situer - a le mérite d’offrir une nouvelle lecture de l’oeuvre, il manque au catalogue des assises. En ce sens, l’ouvrage publié en 2006 par Nathalie de Blois (MNBAQ et Galerie de l’UQAM) demeure incontournable pour mieux comprendre le travail de l’artiste. Cela dit, bien qu’elles privent le visiteur d’un certain approfondissement, les faiblesses de la présentation de l’exposition n’enlèvent pas aux oeuvres de Michel de Broin leur potentiel d’attraction, qui s’opère singulièrement dans l’humour et le détournement du réel.

     

    Eve Sussman

     

    Les oeuvres d’Eve Sussman, basée à Brooklyn, constituent l’autre volet de la programmation d’été du MACM. Sussman est bien connue pour sa transposition en tableau vivant des Ménines de Vélasquez, une véritable prouesse. Whiteonwhite, le titre de l’exposition, fait cette fois référence à l’oeuvre phare de l’artiste de l’avant-garde russe Kasimir Malevitch, soit Carré blanc sur fond blanc (1918). Moins en fait pour son abstraction épurée que pour sa visée utopique et le constat de son échec.

     

    Tout part de voyages que Sussman a réalisés en Asie centrale, en collaboration avec le collectif Rufus Corporation. Elle y a croisé les vestiges d’autres utopies marquantes que sont la conquête de l’espace, le communisme et le capitalisme qui l’a suivi. Les oeuvres qui en découlent constituent un ensemble touffu et techniquement maîtrisé.

     

    Avec sa reconstruction d’après photo du bureau de Yuri Gagarine, premier homme envoyé dans l’espace, l’entrée en matière fait place à un voyage dans le passé qui se complexifie drôlement dans l’oeuvre maîtresse de l’exposition, l’installation vidéo whiteonwhite : algorithmicnoir. Tous les repères temporels y sont brouillés, même la fin du film, en théorie inexistante, grâce à une programmation, révélée dans la salle de projection, qui recombine différemment en temps réel toutes les composantes visuelles et sonores.

     

    Ce même matériel, agencé en permanence autrement, parvient à donner un semblant d’histoire qui, malgré son ajournement continuel, capte l’intérêt. Cela tient pour beaucoup aux effets de surfaces empruntées à gauche et à droite dans le domaine du cinéma (Godard, Tarkovski, Antonioni) et à certains codes d’un genre, le film noir. La facture surannée des images, et de lieux trouvés parfois difficiles d’accès, nourrit aussi cette fiction hachurée qui finit par plonger son sujet dans une opacité mystérieuse. Le code informatique défilant à côté rend le sujet encore plus trouble, faisant triompher tous les systèmes programmés de ce monde.

    L’œuvre Keep On Smoking (2005-2010) de Michel de Broin a été réalisée avec une bicyclette, une génératrice, une pile, une jauge analogique et une machine à fumée. C’est une des œuvres emblématiques de l’artiste. Whiteonwhite : algorithmicnoir (arrêt sur image), 2009-2011, Eve Sussman, Rufus Corporation, vidéo, programmation unique, écran à codes, durée indéfinie. Yuri’s Office, 2009, Eve Sussman, Rufus Corporation, installation sculpturale, collection de l’artiste.












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