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    Un électron libre aux confins des genres

    Michel de Broin célèbre ses 20 ans de carrière avec un solo majeur au MACM

    Michel de Broin refuse d’être qualifié d’artiste politique. Créer des images qui cherchent l’acquiescement ne l’intéresse pas.
    Photo: François Pesant Le Devoir Michel de Broin refuse d’être qualifié d’artiste politique. Créer des images qui cherchent l’acquiescement ne l’intéresse pas.

    Michel de Broin

    Au Musée d’art contemporain de Montréal,
    du 24 mai au 2 septembre.

    Esprit libre, Michel de Broin trace depuis 20 ans une ligne d’oeuvres cohérente, animée par la résistance aux courants dominants et par la transgression des limites. Dessins, vidéos-performances, maquettes, sculptures monumentales… Il y aura de tout ça au Musée d’art contemporain de Montréal (MACM), qui lui consacre sa plus grande exposition.

    En ce lundi de mai où la grêle s’abattait sur la Petite Italie, peu de vélos s’aventuraient dans le trafic. C’est pourtant sur son deux-roues que Michel de Broin s’est pointé au rendez-vous. Ça caractérise bien son anticonformisme, qui avance à contre-courant des normes, se pose comme un des électrons les plus libres du Québec de l’art actuel.


    Celui qui s’est déjà mis dans la tête de faire rouler une Buick 1986 à propulsion humaine - l’oeuvre Shared Propulsion Car (2005), constituée d’une carrosserie et de quatre pédaliers, lui a valu un imbroglio judiciaire à Toronto - ne prétend pas provoquer pour provoquer. Son leitmotiv, admet-il une fois attablé au Caffè Italia : « réinventer le monde ».


    Révélé en 1993 à la défunte galerie Yves Leroux, Michel de Broin célèbre ses 20 ans de carrière par un solo majeur au MACM, le premier chez lui depuis Machinations (2006-2007), que présentaient le Musée national des beaux-arts du Québec et la galerie de l’UQAM. L’expo Michel de Broin qui s’ouvre vendredi marque le retour d’un artiste qui, jusqu’en 2011, passait une grande partie de son temps en Europe.


    La trentaine d’oeuvres réunies, dont plusieurs inédites, montrera l’étendue d’une pratique marquée par la subversion et par la question de la résistance. Au coeur de ce premier bilan, une pièce emblématique, tirée de la lointaine époque chez Yves Leroux : Embrase-moi (1993-2013), réalisée avec un « élément chauffant » et remise au point pour l’occasion.


    À l’époque, Michel de Broin n’a que 23 ans, mais sa signature est déjà là. Une pointe d’humour, un clin d’oeil séducteur et, surtout, cette volonté de révéler un élément discordant à l’intérieur d’un système. Avec Embrase-moi, il se penche sur la résistance électrique, instant où « les électrons se mobilisent pour produire un dégagement de chaleur ». « La chaleur est une perte, qui échappe au circuit électrique, explique-t-il. Je la vois comme une métaphore de la résistance sociale. La résistance est liée au système, au pouvoir. Et le pouvoir sans résistance ne peut pas circuler, n’agit pas. On l’a vu avec le printemps arabe. »


    Non politique


    Michel de Broin refuse d’être qualifié d’artiste politique. Créer des images qui cherchent l’acquiescement ne l’intéresse pas. « Il faut renouveler, remettre en question », résume-t-il. « Chaque oeuvre est une facette de cet univers que j’essaie de mettre en place. Je ne cherche pas à faire de la représentation politique, à faire du sens, à dire ce qui est bien, ce qui est mal. Je ne m’intéresse pas à la morale. Ce que j’aime, c’est mettre en jeu des forces, des conflits, des paradoxes, des pensées. »


    La Buick à pédales, comme toute sa production, sculptures cinétiques ou non, oeuvres 2D ou 3D, que ce soit la piste cyclable au tracé digne d’un dessin automatiste (Entrelacements, 2001) ou le conteneur à déchets transformé en spa (Monochrome bleu, 2003), appelle à corrompre l’ordre, à rompre avec le confort.


    « Je m’intéresse au danger, au risque, dit celui qui a déjà voulu suspendre une roulotte au bout d’une grue, pour y habiter quelques jours. Cet esprit rebelle l’habite depuis l’enfance. À neuf ans, il fabriquait des go-karts et des cabanes avec des déchets. Il voulait devenir éboueur. L’école lui a été pénible ; il ne rentrait pas dans le moule. « Le système d’apprentissage est plutôt axé sur la répétition, le par coeur. Moi, il fallait que je fasse les choses pour les comprendre. »


    C’est un ami militant et un autre poète qui lui montrent d’abord la voie. Puis des « profs brillants » au cégep, où il est entré, dit-il, « par erreur », sans diplôme secondaire. Il y découvre la philo, la littérature et un univers avec du « contenu », qui lui permettent de s’émanciper.


    La renommée


    Tout s’est placé par la suite. Prix Sobey 2007, fort d’un curriculum où s’entremêlent les expositions dans des lieux les plus prestigieux, de la Villa Merkel, en Allemagne, au MAC-VAL, musée en région parisienne, Michel de Broin est aujourd’hui apprécié. À ses yeux, ce sont deux solos dans des centres d’artistes montréalais, L’opacité des corps (Circa, 1997) et Matière dangereuse (Skol, 1999), qui lui valent sa renommée.


    Présent dans l’espace public, au Canada comme en Europe, il avoue avoir souvent échoué dans les concours. « À Montréal, je n’ai gagné que deux concours sur 14 », dit l’auteur de Révolutions (2003), à la station de métro Frontenac, et de L’arc (2009), au parc Jean-Drapeau. Ses prochains coups d’éclat pointeront à l’Île-du-Prince-Édouard et à Berlin, à l’ombre du Reichstag.


    La nouvelle expo aura, elle, sa couleur. Contrairement à tous ses autres solos, aucun thème n’aura orienté la sélection d’oeuvres, menée par l’artiste et par Mark Lanctôt, conservateur du MACM. Seul un souhait de « construire une narration » les aura guidés. L’expo sera la plus libre, la plus de Broin finalement, portée, dit le principal intéressé, « par la nécessité essentielle de réinventer le monde ».


    Certains objets significatifs du cheminement entamé en 1993 auront été remis à jour. Comme Embrase-moi ou Objet perdu (2002-2013), « une sculpture qui se cache quand les gens arrivent dans la salle, qu’on ne verra presque jamais, parce qu’il y a toujours du monde au musée, contrairement à ce que certains disent »,


    Keep on Smoking (2005-2010), autre oeuvre réévaluée, se présente sous la forme d’un vélo qui rejette, une fois actionné, de la fumée. « L’oeuvre reprend l’idée du green bashing, mais à l’envers, dit l’artiste. On peint tout en vert, mais en réalité on continue à détruire l’environnement. »


    Parmi ses oeuvres récentes, de Broin évoque L’abîme de la Liberté (2013) - titre emprunté à feu Michel Freitag, le professeur de philo qui a marqué le sculpteur pendant ses études à l’UQAM. Ce bronze représente la statue de la Liberté à l’envers. « En la retournant, je présente la Liberté pour ce qu’elle est, c’est-à-dire une prouesse, un exploit, un défi à la gravité, alors que la Liberté de Bartholdi est une image de l’institution, rigide, très lourde. J’expose l’abîme, le vide, le creux, une notion de liberté plus près du défi. »


    Libre et prompt à relever les défis, Michel de Broin est reparti sur son vélo, en sens contraire de la circulation. L’atelier l’appelait. À une semaine et demie du vernissage, il lui restait quelques dessins à terminer. Sans doute un autre plat de résistances insoupçonnées.


    ***

    Michel de Broin en six dates

    1970: naissance à Montréal.
    1993: première exposition individuelle, galerie Yves Leroux.
    2000: L’éclaireur éclairé, première œuvre publique, Centre de formation Daniel-Johnson, à Pointe-aux-Trembles.
    2002: Épater la galerie, premier solo en Europe, Villa Merkel, à Esslingen am Neckar.
    2007: prix Sobey.
    2009: La maîtresse de la tour Eiffel, intervention lumineuse lors de la Nuit blanche, à Paris.

     

    Collaborateur

    Michel de Broin refuse d’être qualifié d’artiste politique. Créer des images qui cherchent l’acquiescement ne l’intéresse pas. Deadstar, 2008, piles usagées, uréthane et polystyrène L’abîme de la Liberté, 2013, acier Keep On Smoking, 2005-2010, Michel de Broin, Bicyclette, génératrice, pile, jauge analogique, machine à fumée 100 × 85 × 60 cm  Relief, Diptyque : plâtre Hydrocal et photographie jet d’encre 100 watts / 3 watts, 2007-2013 <br />
Ampoules, câble, soudure 25 × 25 × 15 cm












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