Neuf heures qui durent depuis 50 ans
Pointe-à-Callière revient sur le passage des Beatles à Montréal en ouvrant le tiroir à souvenirs, raretés et inédits
Réalisée par Pointe-à-Callière, le Musée d’archéologie et d’histoire de Montréal, à la Maison-des-Marins. Du 29 mars 2013 au 30 mars 2014.
Environ neuf heures. C’est la durée totale du seul séjour des Beatles en sol montréalais. Neuf heures, c’est court, mais ces neuf heures là auront été un véritable tourbillon pour John, Paul, Ringo et George. Et pour des milliers de Québécois.
C’est le 8 septembre 1964, dans un Québec qui bouillonne par en dedans. On ne sait pas encore que c’est la Révolution tranquille, mais on y est bien pourtant. Jean Lesage est au pouvoir, le ministère de l’Éducation vient d’être créé, même que, ce jour-là, c’est la rentrée scolaire. Pourtant, à l’arrivée des Beatles à l’aéroport de Dorval vers 14 h, ils sont des milliers d’admirateurs à les accueillir à grands cris. Des Beatles à Bieber, il y a des choses qui ne changent pas.
Mais les « Fab Four » ne sont pas tout à fait dans un bon état d’esprit. La rumeur veut qu’un attentant contre Ringo soit en préparation. Le groupe est aux aguets, tout comme la police. Ce qu’il nous reste de rumeurs et de témoignages laisse croire qu’on en voulait au batteur pour son statut de Juif anglais. Britannique, il l’est certes, mais juif, même pas. On ne peut pas demander aux tireurs d’avoir inventé la poudre, quoi.
Les Beatles, dont le film A Hard Day’s Night vient de paraître, joueront deux concerts ce jour-là, un en après-midi et un en soirée. À 16 h, ils sont 9500 dans le Forum de Montréal, et à 20 h 30, environ 11 500. Un tourbillon donc.
La foule, elle, n’est pas inquiète, mais très fébrile. Dans l’hebdomadaire La Patrie, la journaliste Brigitte (dont le nom de famille n’est pas dans l’article) raconte que la moyenne d’âge de la foule est de 13 ou 14 ans. « Majorité féminine à 80 %. » Citons-la : « La salle était réchauffée pour l’entrée des quatre idoles. Quand celles-ci apparurent, des milliers de mains s’élancèrent vers la scène, des milliers de corps s’agitèrent, des milliers de bouches s’ouvrirent en un long cri strident. »
Dans la cohue, peu de gens ont donc vraiment réussi à entendre les Beatles, qui ont joué lors des deux spectacles les mêmes douze pièces en un peu plus de 30 minutes.
«Ça fait partie de notre vie»
À partir de vendredi, l’intégrale de l’enregistrement du spectacle du soir au Forum - sans les cris ! - servira de trame sonore à la nouvelle exposition Les Beatles à Montréal, à Pointe-à-Callière, qui inaugure ainsi son nouveau pavillon, la Maison-des-Marins. Les Beatles à Pointe-à-Callière ? Pourquoi donc ? « Parce qu’on est un musée d’histoire de Montréal, tranche la directrice générale, Francine Lelièvre, préparée à la question. Il y a des temps longs et des temps courts dans l’histoire. On n’est pas toujours obligé de faire des expositions super anciennes ou bien sérieuses. Les gens vont apprendre des choses sur Montréal, sur la jeunesse de l’époque, les mouvements musicaux. Ça fait partie de notre vie, de notre histoire. »
Il existe bien quelques traces publiques du passage montréalais des Beatles, dont une laconique conférence de presse donnée par le groupe entre leurs deux spectacles, disponible dans les archives de Radio-Canada. L’équipe de Pointe-à-Callière, aidée par quelques passionnés - dont le musicien Gilles Valiquette -, offrira aux érudits du sujet des photos rares ou inédites tirées de divers fonds d’archives, ainsi qu’une discographie comparée selon le pays de parution des « records », la Grande-Bretagne, le Canada et les États-Unis n’ayant pas tout fait paraître en même temps et avec les mêmes pochettes.
Pour les plus jeunes et les moins fous des Beatles, l’équipe de Pointe-à-Callière s’est aussi assurée de partir de la base, alors que des écrans présenteront aux visiteurs un petit portrait de George Harrison, de Ringo Starr, de Paul McCartney et de John Lennon.
Aussi, à l’entrée de l’exposition - encore en montage lors du passage du Devoir -, le visiteur sera rapidement interpellé par la sémillante Rolls Royce de John Lennon, achetée en 1965 par le musicien. Pas à une audace près, Lennon avait fait repeindre le véhicule de 19 pieds de long en jaune. Avec motifs fleuris jusque sur les enjoliveurs des roues. Ça cogne !
Témoignages
Axée sur le son, l’image et la vidéo davantage que sur les longs panneaux explicatifs, l’exposition Les Beatles à Montréal permettra d’entendre le témoignage de quelques personnalités présentes ce 8 septembre 1964 au Forum, dont l’homme de radio George Morris, qui était un des trois animateurs ce soir-là. « Le nom officiel que son patron lui avait donné, c’était Buddy Gee, The Big Boss With The Hot Sauce! raconte en rigolant David Ledoyen, chargé de projet. C’est lui qui a dit : “ Ladies and gentlemen, The Bea...”, avant d’être enterré dans les cris des milliers d’adolescents. Il nous a dit qu’il avait eu peur que le Forum tombe ce jour-là. C’est un des moments marquants de sa vie. »
Le visiteur pourra aussi entendre les souvenirs de Janette Bertrand, qui relate sa conversation avec les Beatles sur le fait français au Québec. « Sur la bande-son que l’on diffuse, on entend d’ailleurs Paul dire deux fois “ bonsoir ”, dont une avant All My Loving », explique M. Ledoyen.
Même Michèle Richard, qui avait déjà quelques disques en poche malgré ses 18 ans, y était. « Il ne faut pas oublier que beaucoup d’artistes d’ici ont été influencés par le yéyé, beaucoup chantaient les Beatles en français, même. Cet impact-là, c’est une partie importante de l’exposition, dit Francine Lelièvre. Les Beatles, c’est un déclic. »
Tournée folle
Sans s’étendre sur la menace qui planait sur Ringo ce 8 septembre 1964, l’exposition en fait quand même mention sur un des murs de l’expo avec une citation de Ringo expliquant ses craintes. L’histoire d’amour des Québécois avec les Beatles n’était peut-être pas réciproque, quoi. « Les fans, comme partout dans le monde, étaient extraordinaires. Mais il y a eu une personne, un incident, une fausse nouvelle, qui a créé une certaine appréhension chez les Beatles », explique Mme Lelièvre.
« Faut aussi mettre ça dans le contexte, ajoute David Ledoyen. C’est une grosse tournée, ils vont à un rythme fou, deux spectacles par jour, tous les déplacements sont très rapides. John a témoigné plus tard que tout ce dont il se souvenait du Canada, c’étaient les épaules des policiers qui le protégeaient. Les fans voulaient les voir, et le travail des policiers c’était de protéger le groupe. Au fond, c’est toute leur carrière en tournée qui est comme ça. »
Ils auront donc passé neuf heures à Montréal, et seront repartis en coup de vent après leurs concerts, direction Jacksonville, malgré l’ouragan Dora qui sévissait là-bas. Neuf heures qui fascinent encore, 50 ans plus tard.

















