Le triomphe de l’art marchandise
Michael Maranda
Artexte, 2, rue Sainte-Catherine Est, salle 301
Jusqu’au 25 mai
Depuis son emménagement à l’Art actuel 2-22, le centre Artexte a fait la preuve que son nouveau programme d’expositions, auquel il consacre une salle, est des plus stimulants. Les projets artistiques qui y sont montrés ont tous plus ou moins à voir avec la documentation et les publications sérieuses en art, domaine que le centre d’information cherche à mettre en valeur et à interpréter. Le projet de Michael Maranda s’inscrit parfaitement dans ce créneau, lui qui a fait de la revue Artforum son objet d’investigation.
Le projet annonce par son titre la référence à la prestigieuse revue d’art new-yorkaise. Or, au premier abord, grâce à une judicieuse mise en place des composantes de l’exposition, la vue offerte n’a pas de lien explicite avec la revue, ou du moins retarde le processus de reconnaissance. L’enfilade d’aquarelles sur les deux pans de mur se présente comme des abstractions géométriques d’une grande économie, des surfaces carrées de teintes rouge et grise.
Un examen plus poussé permet de découvrir qu’il s’agit de la transposition de chacune des pages du numéro de mars 2007 d’Artforum pour lequel l’artiste a développé une codification chromatique. Les pages de contenus sont rouges et les pages de publicité, grises, deux simples données qui permettent rapidement de constater la prédominance du second terme sur le premier.
Quiconque a déjà feuilleté une revue d’art de cet acabit a pu être frappé par la quantité pléthorique de publicités. L’opération de Maranda rend ce rapport disproportionné encore plus probant.
Conception graphique
Que ces revues aient besoin de publicité ne surprend guère. Que celles-ci soient en quantité largement supérieure a de quoi déranger. Surtout qu’un texte mural d’introduction rappelle que l’objectif premier de la revue Artforum était de faire sans publicités. Daté de juin 1962, le premier numéro a vu le jour à San Francisco dans le but d’offrir une contrepartie aux autres revues, Art in America et Art News par exemple, en offrant une tribune aux pratiques marginalisées de la côte Ouest.
Cet idéal a rapidement fait place à un réenlignement sur la norme. Après un court passage à Los Angeles, Artforum établit ses pénates à Manhattan en 1967, où elle deviendra ce qu’elle est aujourd’hui, une des plus influentes revues dans l’économie mondiale de l’art contemporain. Avec cette progression coïncide la présence accrue des publicités, comme le donne à voir l’autre partie du projet de Maranda : des tables de lecture avec une bibliothèque où il est possible de consulter tous les numéros de la revue, pour ainsi dire rééditée par l’artiste en appliquant son système de codification.
En même temps que la revue gagne en épaisseur, et en autorité, la présence du noir s’impose. Cette simplification formelle nous ramène à la conception graphique de la revue, dont la grille a été conçue de façon à mettre sur un pied d’égalité texte et image (incluant les publicités). La dimension économique impliquée par la publicité est par ailleurs soulignée par l’artiste, qui a rapporté le choix des couleurs à celles en vigueur dans le monde de la finance, où le rouge est synonyme de perte et le noir, de croissance.
Autrement dit, la vitalité d’une revue se mesure en fonction du nombre de publicités, même si celles-ci interfèrent avec son contenu ; le gage de succès, c’est la volonté des annonceurs de figurer dans la revue, souvent des galeries prestigieuses, qui définissent les tendances de l’art par leur pouvoir. L’image promotionnelle, faut-il comprendre, prévaut donc sur la critique et le discours intellectuel.
Livres d’artiste
Michael Maranda s’applique justement à remettre en question le régime de l’image. Depuis les années 2000, l’artiste établi à Toronto réalise des livres d’artiste qu’il aborde avec une approche conceptuelle. ARTFORUMx est d’ailleurs publié par sa maison d’édition, Parasitic Ventures Press, qui a à son catalogue des livres d’artiste privilégiant des perspectives critiques et qui comprend d’autres ouvrages de Maranda.
Une fraction de ces livres - puisque l’artiste les multiplie à la faveur du système d’impression à la demande par Internet - peut être consultée dans la section documentation d’Artexte. L’artiste a par exemple réuni en un seul livre les trois critiques de Kant, qu’il a traitées en mettant par ordre alphabétique toutes les lettres du texte. Dans un autre livre inspiré du chef-d’oeuvre de Proust, il ne reste que les noms propres, étonnamment nombreux. Maranda est friand de cette matière textuelle qu’il désarme de ses prétentions et dont il rappelle en même temps qu’ils font système.
Quelques vrais numéros d’Artforum sont également présentés, ouverts à des pages que le conservateur adjoint d’Artexte, Eduardo Ralickas, a pris soin de sélectionner pour faire écho au projet de Maranda et mettre à profit la collection du centre. C’est également lui qui signe le collage de citations intitulé Artforum comme dispositif dans une publication brochée qui est en soi un morceau d’intérêt à ne surtout pas négliger.
Les fragments de textes, puisés dans la revue en question et ailleurs, font état d’interférence, de court-circuitage ou de complicité entre les contenus artistiques, ou leur analyse, et la consommation culturelle. Placé à la fin, l’extrait d’une table ronde tenue en 2002 entre critiques d’art et artistes est particulièrement savoureux. Artforum est donné en exemple d’une tribune où le devenir marchandise de l’art triomphe.
Le critique d’art et théoricien Benjamin Buchloh se défend bien d’y écrire quand même, lui qui est une des têtes d’affiche d’October, la très intellectuelle revue où cette discussion a été publiée et qui, il faut le rappeler, est née en 1976 d’une dissension avec Artforum, dans la foulée d’une controverse autour d’une publicité d’artiste et dans l’espoir d’ébranler la domination du discours formaliste au profit de la théorie et du politique.
Collaboratrice








