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    Fragiles monuments de petits riens

    Optica invite à plonger dans le chaos ordonné de Manuela Lalic

    9 février 2013 |Jérôme Delgado | Arts visuels
    La mise en espace d’Activisme timide possède une sorte de fil narratif, très subtil, qui donne l’impression qu’on visite l’exposition en progressant, peu à peu, à l’intérieur d’un univers insolite.
    Photo: Richard-Max Tremblay La mise en espace d’Activisme timide possède une sorte de fil narratif, très subtil, qui donne l’impression qu’on visite l’exposition en progressant, peu à peu, à l’intérieur d’un univers insolite.

    Activisme timide

    Manuela Lalic

    Optica, centre d’art contemporain, 372, rue Sainte-Catherine Ouest

    Jusqu’au 23 février

    Manuela Lalic travaille la matière de mille façons. Elle la tord, la morcelle, la remodèle. Et elle en accumule des tonnes et des tonnes, de ces matières trafiquées, souvent d’origine industrielle, pour les disposer ensuite, avec grand soin, sous forme d’installations. Révélée au tournant de l’an 2000 avec Bla-bla, une oeuvre composée notamment d’une envahissante tresse en ruban adhésif, elle n’a depuis cessé de faire dans la démesure.

    Jamais, pourtant, la manière n’avait pris l’ampleur de l’actuelle exposition à Optica, centre établi au Belgo. La proposition, qui regroupe une série de modules plus ou moins similaires, s’intitule Activisme timide. Or, question timidité, Manuela Lalic ne semble pas trop en être habitée.


    Expansive, voire exubérante, sa pratique engrange, dans ce nouveau solo, une multitude de données, de procédés, de matériaux. La grande salle d’Optica, occupée dans toute sa grandeur, a pris diverses apparences, du magasin d’occasion à l’atelier d’artiste, de l’entrepôt de débarras au laboratoire scientifique. Certains visiteurs en seraient tellement médusés qu’ils repartiraient bredouilles, croyant être entrés par inadvertance dans une exposition en cours de montage.


    Manuela Lalic adopte ici, peut-être plus que jamais, la posture d’un Thomas Hirschhorn. Comme l’artiste suisse, la Montréalaise érige des monuments, fragiles, à partir de petits riens. L’énergie qui se dégage d’eux se traduit en un climat de chaos, un chaos ordonné, certes, comme le veut l’expression consacrée. Or Lalic n’est pas Hirschhorn, ne serait-ce que parce que sa dénonciation sociale à elle, qui a reçu en 2009 le prix Pratt Whitney pour son engagement environnemental, est peu littérale.


    On pourrait certainement voir chaque module comme une oeuvre autonome ; on en serait moins ébahi. Sauf qu’Activisme timide est dotée d’une si grande cohérence qu’elle peut être considérée comme un tout. La mise en espace possède une sorte de fil narratif, très subtil, qui donne l’impression qu’on visite l’exposition en progressant, peu à peu, à l’intérieur d’un univers insolite.


    L’espace est dominé par une masse noire, née de l’assemblage d’une quantité phénoménale de trombones, des agrafes tordues et entremêlées. Cette masse, motif que l’artiste a décliné en plusieurs exemples, est un peu le trait distinctif de la signature Lalic.


    Bla-bla était faite de ruban adhésif, Fondre dans la masse (2009), de sacs de poubelle, Les restes du mariage de raison (2002), de nappes de papier. L’effet est similaire : la structure s’apparente à une monstrueuse anomalie ou à un organisme vivant qui se serait propagé telle une excroissance, telle une tumeur maligne. Métaphoriques, ces masses de produits usinés illustrent avec habileté les sociétés de consommation, ces tares d’horreur et de délectation qu’on aime critiquer, mais dont on ne saurait se priver.


    À la masse de trombones, cette accumulation de petites particules née d’un long processus répétitif - Manuela Lalic se fait ainsi ouvrière -, s’opposent les surfaces rigides et unies, par exemple, d’un mobilier de type IKEA, détourné de sa fonction et renversé au sol.


    Matière, transformation, consommation, les objets imaginaires de Lalic passent par les mêmes étapes que ceux de la vie réelle. Ils bénéficient aussi de leurs dispositifs de promotion, qui peuvent prendre forme, dans Activisme timide, de l’étal de marchandises, avec cette longue estrade sur laquelle repose une suite d’objets ambigus. Des maillons de chaîne, un sac pour le marché, des boules de Noël, des serpents en caoutchouc étêtés, des panneaux en bois… Certains éléments sont à leur état « brut », d’autres ont été retouchés ou se retrouvent même muséifiés, à la Warhol, à l’instar de ces toasts agrandis en photo.


    À cette devanture bien garnie succèdent des modules moins explicites, comme une table sciée en deux ou cette autre jetée par terre et greffée, aux pattes, d’assiettes en porcelaine. Espace sens dessus dessous ou lieu abandonné à l’expérimentation ? Un peu des deux, l’un n’allant pas sans l’autre. Car, pour travailler ses matières, pour jouer, en digne sculpteure, sur des notions d’apesanteur, de volume et de surface, Manuela Lalic est prête à bousculer plus d’une norme.


    Son laboratoire parle du temps, indispensable à la création. Selon les règles de lucidité économique, son travail est toutefois contre-productif, ses objets usinés, antifonctionnels, et son attitude, inefficace. « Activisme timide », donc. Les matières vives que l’artiste a laissées ici et là, des légumes en fait, et les cornichons en conserve autrement bien en vue, paraissent plutôt incongrus dans cet univers fabriqué et artificiel. Ils sont pourtant, peut-être, des indices de ce que Lalic prône : laisser mûrir une idée, d’une part, savoir la mariner, d’autre part.


    ***
     

    Collaborateur

    La mise en espace d’Activisme timide possède une sorte de fil narratif, très subtil, qui donne l’impression qu’on visite l’exposition en progressant, peu à peu, à l’intérieur d’un univers insolite.












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