L’audace derrière le maquillage
Une expo de femmes surréalistes s’installe au MNBAQ cet été
La conservatrice américaine Ilene Susan Fort, co-commissaire de l’exposition, aime ramener à la lumière les figures marginalisées, les oubliées. « J’aime les mystères, les sujets négligés », a-t-elle indiqué tout de go lors de la visite, de son pétillant regard de femme passionnée. S’attarder à l’influence du surréalisme aux États-Unis et au Mexique, alors que le mouvement a ses racines en Europe, était une tâche sur mesure pour cette tête chercheuse. Et de préciser encore le regard en se concentrant sur l’art des femmes a semblé, pour la spécialiste, plus excitant encore.
Contaminations
Des oeuvres de Frida Kahlo, de Leonora Carrington, de Kay Sage, de Louise Bourgeois, de Gertrude Abercrombie, d’Alice Rahon et d’Helen Lundeberg en sont. Entre autres. « Ces femmes ont découvert le surréalisme par un homme : leur mari, leur amant, leurs amis. » Comme si le surréalisme, contagieux, se passait sur l’oreiller, ces artistes y arrivent par contamination, en se frottant aux Diego Rivera, André Breton, Benjamin Péret, Max Ernst, Man Ray et consorts. « Le surréalisme, avec sa vision antibourgeoise, anticonformiste et anticatholique, est à ce moment-là le mouvement le plus radical, le plus avant-gardiste, celui qui remet vraiment en question la rationalité occidentale. » Les femmes s’y insèrent avec naturel, y trouvent une liberté esthétique inégalée. Le surréalisme de base, rappelle Fort, voit pourtant la femme comme muse plutôt que comme créatrice : la femme enfant, naïve, candide, pré-pubère même, est un des symboles du mouvement. Mais les artistes féminines ne se cantonneront pas à ce rôle.
Elles ôtent les masques, effacent le maquillage, mettent en question la domesticité, triturent, comme souvent dans l’art des femmes, le corps. Il est partout, ce corps, de toutes les oeuvres, pratiquement. Dépecé, dévoilé dans son anatomie intime (Lundeberg), saignant et souffrant (Kahlo, magnifique de douleurs), estropié. Morcelé, comme dans cette troublante photo de sein servi en sauce, reste de mammectomie volé, si la légende est juste, par Lee Miller dans un couloir d’hôpital. Les artistes se nourrissent de leurs expériences personnelles, des rêves et de l’intime, usent de l’art comme révélateur, comme outil de psychanalyse. L’autoportrait (superbe Rosa Rolanda) est conjugué à tous les temps.
La superfemme Lee Miller, photographe de guerre, journaliste, mannequin et artiste, est l’une des premières Américaines, avec Rosa Rolanda, à tâter du surréalisme. Elles se rencontrent toutes deux à Paris en 1920, où elles vont rencontrer le photographe Man Ray et travailler avec lui. Le courant se répandra. Il est étonnant, à travers l’expo, de voir l’imaginaire que les artistes partagent, parfois avant de se connaître. « Il y a une fraternité de création », souligne Ilene Susan Fort. The Game of Chess, de Dorothea Tanning, est troublant. Huile sur toile purement surréaliste, autoportrait aux seins nus avec jupe de racines aux formes féminines, devant des portes mi-ouvertes et un animal ailé apeuré, le tableau rappelle les collages de Max Ernst. Petite histoire : Tanning le rencontrera après avoir peint cette oeuvre, et deviendra son amoureuse.
L’exposition présente essentiellement des peintures et des photos. On trouve quelques sculptures - des bois de Louise Bourgeois, un bronze d’Helen Philips, un formidable « sofa amoureux » tout textile de Tanning, une marionnette de fil de fer d’Alice Rahon -, quelques dessins et archives. Les techniques surréalistes de collage, de décalcomanie, d’utilisation de taches et d’éclaboussures, bien sûr s’y trouvent.
Remedios Varo est très présente. Cette artiste mexicaine, pratiquement inconnue ici, « est plus populaire au Mexique que Frida Kahlo », selon Fort. Avec sa technique impeccable, sa peinture, fine et riche en couleurs, pleine de lumière, joue de mysticisme. L’onirisme et la spiritualité sont omniprésents ; on croirait des cartes de tarot tant les symboles s’accumulent.
Personnalité polyvalente
Line Ouellet, directrice générale du MNBAQ, n’a pas voulu ajouter d’oeuvres canadiennes ou québécoises à l’exposition. « Le surréalisme ici s’est exprimé surtout par l’automatisme », a-t-elle rappelé. Si, aux côtés de Borduas, des frères Gauvreau, de Riopelle, on compte Françoise Sullivan ou Jeanne Renaud, seule Mimi Parent, selon la directrice, aurait pu, pure surréaliste, être ajoutée comme regard d’ici. Et greffer un seul nom lui semblait dissonant.
Pour l’anecdote people croquante, les portraits des artistes ont été ajoutés à l’exposition. « Quatre-vingt-cinq pour cent de ces femmes sont d’une grande beauté, s’est étonnée Fort. Et celles qui semblent plus ordinaires, on m’a dit qu’elles avaient les hommes à leurs pieds. » Line Ouellet s’est plongée dans ces clichés noir et blanc. « On dirait des femmes d’aujourd’hui. On pourrait les croiser dans la rue. » Vrai que ces artistes qui voulaient rompre avec le rôle et la vision traditionnels de la femme semblent libres, que leurs visages sont contemporains.
De leur vivant, les femmes surréalistes ont « exposé plus qu’on ne le pense, indiquait Ilene Susan Fort. Plusieurs ont connu des expositions solo ». La mise en lumière de l’art des femmes « est une tendance des musées depuis 10 ans », a précisé Line Ouellet. Pour réécrire leur histoire ? « On ne peut pas la réécrire, elle n’a pas été dite encore… »
À titre d’illustration, au Los Angeles County Museum of Art (LACMA), 15 % de la collection est signée, à vue de nez, par des artistes femmes. Et au MNBAQ ? 21 % de femmes signent les oeuvres dans l’entièreté de la collection, 23 % pour la période 1930-1980, une forte moyenne comparativement à la majorité des établissements muséaux. « Depuis mon arrivée, je leur fais acheter le plus d’oeuvres de femmes possible », a dit, tout sourire, Ilene Susan Fort. La co-commissaire a dû insister pour que le département de communications et marketing du LACMA lui laisse son titre, The Surrealist Adventures of
À Los Angeles, Au pays des merveilles. Les aventures surréalistes des femmes artistes au Mexique et aux États-Unis a accueilli 100 000 visiteurs. L’exposition est organisée par le LACMA et le Museo de arte moderno de Mexico et sera présentée au Musée national des beaux-arts du Québec du 7 juin au 3 septembre. On pourra poursuivre le filon en enchaînant avec l’exposition Frida Diego. Passion, Politics Paintings à l’Art Gallery de Toronto, à partir du 12 octobre.
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Les frais du voyage de notre journaliste à Los Angeles ont été assumés par le Musée national des beaux-arts du Québec.








