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    F(r)ictions politiques

    Peintre passionnée d’histoire et de politique, Cynthia Girard se lance dans une exposition pamphlétaire. Les couleurs vives et l’esprit enfantin, ses oeuvres ne demeurent pas pour autant univoques.

    La révolution n’est pas noire. Elle est rose. Et un tableau comme Victoire sur la barricade, le plus grand du lot avec ses trois panneaux, l’exprime de manière magistrale.
    Photo: Richard-Max Tremblay La révolution n’est pas noire. Elle est rose. Et un tableau comme Victoire sur la barricade, le plus grand du lot avec ses trois panneaux, l’exprime de manière magistrale.

    Pierre Vallières et Josée Yvon

    Cynthia Girard

    Optica, 372, rue Sainte-Catherine Ouest

    Jusqu’au 16 juin

    Sous son apparence naïve et joliment festive, la peinture de Cynthia Girard cache sa part de charge sociale. C’était vrai il y a quelques années, à l’époque de ses compositions dépouillées sur fonds monochromes. Ça l’est encore, et même davantage, maintenant que ses tableaux se sont complexifiés. Et l’actuelle exposition, au centre Optica, est drôlement d’actualité.

    Une quinzaine d’oeuvres, des peintures, mais pas seulement, composent un projet qui semble marqué du sceau rouge de la révolte. Faut pas s’étonner si l’expo s’intitule Pierre Vallières et Josée Yvon, en hommage à ces deux littéraires, figures de proue du combat social.

     

    Appels


    Tous datés de 2012, à quelques exceptions près, les acryliques grands et petits formats, ainsi que les objets en papier mâché, ont été exécutés, devine-t-on, pendant le conflit qui divise le Québec depuis seize semaines. Le ton n’est pas à la hargne, ni au concert de casseroles, mais comment ne pas y voir un appel à la révolution, politique et culturelle, un appel à la relecture des textes de Vallières et d’Yvon ? « Si la contestation sans démocratie est dangereuse, la démocratie sans contestation, elle, est une imposture », écrivait l’ex-felquiste en 1994, dans sa préface de la réédition de son oeuvre phare Nègres blancs d’Amérique.


    L’essayiste politique et son livre, qui l’a révélé en 1968, sont même l’objet de deux oeuvres. Le révolutionnaire : Pierre Vallières montre l’homme comme un personnage lumineux, tacheté de couleurs, une sorte de saint François d’Assise proche de la nature et de son pays blanc de neige. Josée Yvon n’est pas citée aussi directement. La présence de celle qui a défendu, à travers des mots crus, la cause de femmes marginalisées par leur condition sexuelle est néanmoins palpable dans des tableaux comme Le rêve de la femme perroquet ou L’utopie, pourquoi ?. La gravité d’une situation n’empêche pas l’espoir, assurément.


    Cynthia Girard s’est fait connaître au tournant des années 2000 comme une des signatures qui cherchaient à renouveler la peinture au Québec. Une peinture résolument narrative, fascinée par la représentation de la faune - elle-même s’est déjà qualifiée de « peintre animalière » - mais qui ne reniait pas le passé formaliste. Sa pratique a souvent été considérée comme un amalgame de plusieurs courants, entre le synthétisme, le surréalisme et l’art naïf, avec des touches de hard-edge ou d’op art. Sa trilogie Le pavillon du Québec (2001-2003), qui mêlait histoire officielle et histoire populaire, avait d’ailleurs reçu un accueil favorable.


    Il faut ajouter que Cynthia Girard a aussi une longue pratique littéraire. Poète attirée par les questions identitaires, elle était bien placée pour lier l’art contemporain à Pierre Vallières et à Josée Yvon.


    Très portée par la représentation en deux dimensions — les volumes et les plans en perspectives sont rares chez elle —, Girard pense quand même à la mise en espace. Dans ce sens, son art semble plus proche de la scénographie que de l’installation.

     

    Mise en scène


    À Optica, l’artiste ne reprend pas le motif de la porte, décor réel que le visiteur franchissait dans deux de ses récents solos, Tous les oiseaux sont ici (Kunstlerhaus Bethanien, Berlin, 2009) et Le tyran Tritri (La Centrale, Montréal, 2010). La disposition des oeuvres, dont des tableautins dispersés un peu partout, donne cependant l’impression qu’on entre dans une mise en scène.


    C’est un tondo blanc sur fond noir qui accueille le visiteur, une sorte de pancarte posée sur son échafaudage, qui clame « je viens de loin, mon pays s’appelle idéologie ». Cette oeuvre détonne du reste ; il s’agit de la voir comme une façade. Derrière elle, à l’intérieur de l’enceinte, tout est plus complexe, moins anarchique aussi.


    La révolution n’est pas noire. Elle est rose. Et un tableau comme Victoire sur la barricade, le plus grand du lot avec ses trois panneaux, l’exprime de manière magistrale. Sous ses airs de conte pour enfants — touche en aplat, couleurs vives, bestiaire fantastique —, il résonne comme un chant d’espoir, où les plus vulnérables et les plus excentriques ont leur place au soleil. Il s’agit d’une allégorie qui pourrait être rapprochée de La ferme des animaux, la fable de George Orwell sur la Révolution russe, mais seulement de sa première partie, avant que ça dégénère.


    Dans Victoire sur la barricade, les lettres du mot « révolution » occupent le haut et le bas de la composition, portées par la bouche, littéralement, d’oiseaux et de fourmis. Sur un dos d’âne se tient une héroïne à la tête de chouette. D’autres personnages étranges, tous féminisés, apparaissent ici et là, parmi lesquels une plus « réaliste » —une femme nue allongée sur le ventre, figure de la prostituée, sujet de prédilection de Josée Yvon.


    Puis, il y a cette barricade au coeur de la peinture. Elle ne semble pas avoir un rôle d’obstacle, d’enclos, plutôt celui de la première pierre d’une nouvelle église à bâtir. Rose féministe, Cynthia Girard ne s’en cache pas. Ouverte et inclusive toutefois, qui fait de Pierre Vallières un saint. Une fiction, provocatrice sans doute. Mais le Québec, déjà dans la friction, appelle la prise de position. À sa manière, Girard le fait. Reconnaissons-lui d’avoir osé.


    À noter que l’artiste sera présente à Optica cet après-midi (samedi) à compter de 15 h.













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