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    Chroniques de morts annoncées

    L’exposition À la vie à la mort, ou voir la mort en face

    31 mai 2012 |Isabelle Paré | Arts visuels
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	Heiner Schmidtz, avant et après sa mort.</div>
    Photo: Walter Schels
    Heiner Schmidtz, avant et après sa mort.

    À la vie à la mort

    Espace B de la basilique Notre-Dame

    Du 18 mai au 9 octobre 2012

    Voir la mort en face. Ultime tabou s’il en est. À quoi ressemblerons-nous une fois morts ? Qui ne s’est pas posé déjà la question, qui ne s’est jamais imaginé étendu sur un lit funeste, ou en train de ronger les pissenlits par la racine, avant de vite balayer de son esprit ces images insupportables ? Taraudés par les mêmes questions, deux journalistes ont décidé de confronter l’ultime tabou dans À la vie à la mort, une exposition-reportage qui lève le voile sur la fin de vie de 24 personnes en phase terminale, immortalisées avant et après avoir rendu l’âme. Poignant.

    Le projet des Allemands Walter Schels, photographe et portraitiste indépendant depuis 40ans, et de Beate Lakotta, reporter au réputé magazine Der Spiegel, est en soi une histoire à part entière. Conjoints dans la vie, les deux journalistes, que 30ans d’âge séparent, ont été poussés malgré eux à réfléchir à leur fin de vie, à la mort qui les séparerait tôt ou tard. Après avoir échoué à convaincre leurs patrons de publier leur photoreportage de personnes décédées, Beate prend une année sabbatique pour mener à bien ce projet fou. « Comme journalistes, on s’est dit qu’il fallait lever le voile sur ce sujet effrayant et tabou, mais de façon très directe. Pourquoi refuse-t-on de montrer quelque chose de si naturel et d’inéluctable que la mort ? » défend Beate Lakotta.


    Le couple amorce alors son approche auprès de mourants, se lie avec les familles, récolte confidences et ultimes regrets. Accrochés à leur téléavertisseur, ils investissent la chambre des mourants, de jour comme de nuit, les accompagnant jusqu’au dernier soupir. Pour donner un sens à ce grand saut, plusieurs malades consentent à être photographiés avant leur décès, puis après avoir rendu leur dernier souffle. Des portraits sont pris à quelques heures d’intervalle, d’autres au terme de plus d’un an d’agonie. Les morts sont parfois vieux, chevelures grises et corps émaciés, mais d’autres sont jeunes. Très jeunes même.


    Comme Elmira, cette fillette de 17mois, emportée par une tumeur au cerveau. Où le jeune Yannick Boechmeld, 6ans, mort 25jours avant sa mère, Silke, elle aussi vaincue par un cancer. Photographiés côte à côte, le portrait posthume est bouleversant.


    Curieusement, la caméra rend certains de ces 24 morts âgés de 17mois à 83ans furieusement vivants. Tantôt, c’est du côté des vivants que la mort est plus criante, elle qui rôde déjà au creux des pupilles. Chavirant, le regard de ceux qui se savent condamnés. Même bouches béantes et pupilles entrouvertes, les corps inertes restent dignes. La mort semble leur aller si bien. Vraiment ?


    Le visage de la mort n’est-il pas parfois atroce, laid, repoussant ? À cette question, Walter Schels, qui a photographié des dizaines d’accouchements, rétorque que le visage de la mort lui apparaît maintenant beaucoup plus paisible que celui des premières heures de vie, croqué sur les visages de nouveau-nés grimaçants et hurlants, barbouillés de sang. « Nous n’avons trafiqué aucune photo, seulement choisi les angles de prises de vue et l’éclairage pour respecter la dignité des mourants », explique Walter Schels.


    Si les images crues bouleversent, les textes qui accompagnent ces portraits, vignettes des derniers jours de vie, frappent encore plus dur. Car de ces ultimes confidences fusent colère, rage et tristesse, mais aussi paix et résignation.


    Heiner Schmidtz, un bel homme de 52 ans au sommet d’une belle carrière dans le milieu de la pub, se savait condamné en voyant la tache apparue sur la résonance magnétique de son cerveau. Au centre de soins palliatifs, ses amis en visite s’empressent de le divertir, rigolent, cigarette au bec et bière à la main autour de son lit, ergotant de babioles insipides. « Personne ne me demande comment je me sens. Ce qui me blesse, c’est cette façon d’éviter le sujet, de parler de tout et de rien. Je vais mourir ! Ne comprennent-ils pas ? » lit-on dans la vignette criante, qui accompagne son faciès capté, avant et après la mort.


    « Les commentaires qui reviennent le plus souvent sont l’immense sentiment d’injustice. Pourquoi moi ? Nous savons tous pertinemment que nous allons mourir, mais nous n’y croyons pas profondément. Personne n’en parle. Walter voulait que les gens cessent de nier sa mort », soutient Beate Lakotta.


    À la vie à la mort confronte le plus tenace des tabous, mais humanise la mort en lui donnant le visage d’enfants, de mères, d’hommes ou de grands-pères qui pourraient être les nôtres. D’où l’effet coup de poing. « Il y a autant de gens qui meurent chaque jour que de gens qui naissent, pourquoi n’acceptons-nous pas d’accepter cela, de le montrer et d’en parler », soutient Walter Schels, récipiendaire d’un prix du World Press Photo.


    L’exposition, présentée dans une salle de la basilique Notre-Dame par le cimetière Côte-des-Neiges, dans la foulée d’un partenariat conclu avec le Musée des religions du monde, a fait le tour de la planète depuis 2005, donnant un visage à la mort à travers l’Europe, l’Asie, le Japon et l’Amérique. Devant le succès public remporté par À la vie à la mort à Dresde, en Allemagne, les patrons de Der Spiegel ont finalement publié le reportage, en noir et blanc, ce que ne fait jamais ce magazine à grand tirage. Pour une fois, la mort, la vraie, celle des gens ordinaires, a fait la une.

     
     
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