Tour du monde et autres voyages abstraits à la BIAN

Image tirée d’une installation vidéo à l’Electrosmog World Tour 2012, à Mumbai.
Photo: Jean-Pierre Aubé Image tirée d’une installation vidéo à l’Electrosmog World Tour 2012, à Mumbai.

Au cours de la dernière semaine, d’autres expositions ont été inaugurées dans le cadre de la Biennale internationale d’art numérique (BIAN). Cette première de l’événement ne se laisse pas saisir facilement. Les expositions s’égrènent en effet dans le temps et le thème, « Phénomènes », ratisse bien large. Qu’à cela ne tienne, un tour d’horizon même partiel permet de discerner quelques projets éloquents pour lesquels, heureusement, le critère du numérique ne constitue pas une fin en soi.

Depuis 2009, avec la série Electrosmog, Jean-Pierre Aubé se fait le révélateur des radiofréquences. Leur activité, que le titre invite à voir comme une forme de pollution par les ondes, est rendue audible par l’artiste, qui capte les fréquences grâce à un système portatif incluant une antenne, un émetteur radio et un logiciel informatique. Il analyse et édite ensuite ces données sonores qu’il accompagne aussi d’images vidéo prises sur les sites de captation. Pour composer le plus récent opus de cette série, Aubé a pour ainsi dire fait le tour du monde en privilégiant cinq escales : Hong Kong, Mumbai, Istanbul, Berlin et San Francisco.


Le résultat est présenté chez Clark dans une installation qui situe le spectateur dans le noir face à un téléviseur. Cacophonique en apparence, l’oeuvre préserve pourtant l’identité sonore des cinq villes par le recours à autant de haut-parleurs distincts. Trois pièces découlent de ce projet, dont l’une, World Tour 2012, rassemble les cinq villes en question, marquant ainsi la simultanéité de ces mondes sonores pourtant géographiquement éloignés.


Par l’analyse de sa banque de données, l’artiste a d’ailleurs fait des découvertes étonnantes. La pièce Firedrake - HKG se concentre sur Hong Kong où il a décelé comment le régime chinois brouille les ondes courtes des stations étrangères en y superposant une musique, toujours la même. Ce sont ces détails, qui ont pourtant des implications importantes sur la compréhension d’enjeux sociopolitiques, que s’attache à montrer Jean-Pierre Aubé par son travail sophistiqué sur les fréquences.


L’artiste rend donc perceptibles des espaces culturels qui, bien qu’invisibles, sont des territoires se révélant souvent politiques, exploités et occupés par toutes sortes d’intérêts, notamment économiques et idéologiques. Par son voyage, l’artiste a non seulement entrepris de ramener des vues panoramiques paisibles - ports, bords de mer, abords d’autoroutes et toits truffés d’antennes -, mais il les a surtout rendues inséparables d’un pan non négligeable de la réalité de ces villes, à savoir les fréquences radio et leur contenu, des environnements denses, voire saturés.

 

Exercices formels


Il y a chez Aubé une approche en partie documentaire qui se concrétise par la collecte de données sonores et visuelles sur le terrain, des sites réels que l’artiste aborde parfois en explorateur. Or, la BIAN présente également des oeuvres occupant un registre opposé, telles les installations de Matthew Biederman et de Carsten Nicolai qui prennent la voie du tout numérique et de l’abstraction formelle.


Les motifs sonores et visuels de leur projet sont de synthèse, et constituent le point central d’univers immersifs où le spectateur est invité à faire une expérience hyperconsciente de sa perception. Elle est, dans le cas de Biederman, foncièrement vertigineuse. À la Cinémathèque québécoise, l’artiste de Chicago basé à Montréal présente une installation versant dans le fantastique en proposant une interprétation de « l’horizon du trou noir », une notion scientifique qui échappe à la conscience humaine.

 

Le visuel affecte le sonore


Suivant les algorithmes créés avec le logiciel employé par l’artiste, les couleurs criardes prennent la forme de rayures plus ou moins larges animées par des mouvements lents ou rapides. Malgré la constance de la palette chromatique relativement restreinte, les motifs empruntent des configurations constamment différentes, rythmant ainsi une bande sonore aux fréquences basses et vrombissantes. Il faut savoir que le visuel ici affecte le sonore.


Comme il est précisé dans la présentation, les manifestations audiovisuelles incluent même « l’interaction des ondes dans l’espace d’installations ». Ce faisant, c’est tout le corps qui est physiologiquement saisi par cette expérience de sons et de lumière, un événement en somme toujours fluctuant. Au Musée d’art contemporain de Montréal, l’installation Unidisplay de Carsten Nicolai repose quant à elle sur la répétition d’un ensemble fini de séquences audiovisuelles nettement plus sobres.


Elles sont projetées sur un long mur que le spectateur doit regarder à partir d’un banc placé à proximité. Un plan d’ensemble permet de voir la vingtaine de séquences qui sont ensuite jouées à tour de rôle. Très actif dans le monde de la musique électronique, l’artiste de Berlin privilégie des motifs minimalistes qui, jouant ici sur des contrastes noir/blanc, semblent fondés sur des modèles mathématiques et des graphiques mesurant le temps. Les motifs audiovisuels empruntent ainsi des mouvements oscillatoires, pulsatifs, de balayage et d’alternance souvent hypnotiques.


Appelées à s’agrandir, ces archives de motifs se veulent pour l’artiste l’exploration d’un langage universel. Ce qui apparaît plutôt, c’est le caractère programmatique de ces exercices formels et l’insidieux conditionnement qu’ils opèrent sur le plan cognitif. Il en faut peu, d’ailleurs, pour se sentir piégé par le dispositif, signe ici d’une efficacité redoutable, qui porte à critiquer les systèmes de communication.


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Collaboratrice