Picasso à Toronto
Le Musée des beaux-arts de l’Ontario expose 147 pièces de la collection privée du peintre espagnol
Au Musée des beaux-arts de l'Ontario, à Toronto, jusqu'au 26 août.
De sa naissance en 1881 à sa mort en 1973, Pablo Picasso est un des rares artistes qui auront complètement traversé le XXe siècle. Il l’aura dévoré, même, et marqué au fer de ses périodes roses, bleues, cubistes, africaines inspirées, etc. On retrouve bien sûr dans ce Picasso à Toronto des chefs-d’oeuvre, détour incontournable. L’acrobate (1930, Deux femmes courant sur la plage (1922), les Figures au bord de la mer (1931) si pleines de libido, le Portrait de Dora Maar (1937), les bronzes L’homme au mouton (1943) et La chèvre (1950). Mais refaire le parcours des talents de Picasso, de ses essais et ruptures, voir par Massacre en Corée (1951) l’actualité qui lui travaille l’imaginaire, voir les figures de ses amoureuses, successives ou simultanées, déformées sur les toiles, tel est l’angle, intime, intéressant, que propose cette collection.
Les «Picasso de Picasso»
Si l’exposition est essentiellement constituée de peintures, on y trouve aussi plusieurs dessins, quelques sculptures de papier ou de métal, une dizaine de bronzes. Toutes ces oeuvres viennent des 70 000 pièces que le très prolifique créateur a laissées à ses héritiers, et certaines sont tirées de la collection privée du peintre. Pourquoi Picasso conservait-il ces pièces plutôt que d’autres ? La réponse sera laissée à l’imagination. Parce qu’il en était fier ou parce qu’il avait encore quelque chose à y régler ? Par pur souvenir ou souci de legs artistique ? Nul ne peut désormais le dire. C’est donc un peu les « Picasso de Picasso » que présente Toronto. Chose certaine, ce n’est pas que l’artiste avait du mal à vendre. Picasso aura eu la chance de se voir étiqueter génie de son vivant, de se nommer même lui-même ainsi, de devenir riche de sa peinture. La valeur de ses oeuvres depuis ne cesse d’augmenter. Son Nu au plateau de sculpteur (1932), le Garçon à la pipe (1905) de sa période rose et Dora Maar au chat (1941) sont de l’étrange palmarès des dix plus grosses enchères en vente de peintures, ayant chacune atteint une valeur de près de 100 millions de dollars.
L’exposition de Toronto débute avec le Café-concert du Paralelo et La mort de Casagemas, d’inspiration impressionniste, peintes vers 1900. C’est l’année où Picasso, pour la première fois à Paris, avec une de ses toiles à l’Exposition universelle, découvre l’avant-garde française. Il l’absorbera, comme il bouffera plus tard l’iconographie brute et naïve de l’art ancien, africain et d’Océanie, comme il transformera et récupérera tout ce qui l’intéresse, sans fausse vergogne, dans le cannibalisme joyeux de sa création et de sa grande, grande liberté. « Je ne cherche pas, je trouve, » disait-il encore.
Une seule pièce, La Célestine (1904), est symbolique de la période bleue, aucune aussi typique de la rose. La grande salle de la plongée dans le cubisme, découvert avec Georges Braque, est une des plus belles, par sa scénographie et son équilibre. Elle donne une idée des coupures radicales que l’artiste pouvait poser, tandis que les dessins de la fin de sa vie rappellent la finesse de sa plume.
Les oeuvres sont exposées pour elles-mêmes : un minimum de textes et de mises en contexte s’ajoutent à l’enrobage, à la demande du Musée national Picasso qui préfère « laisser les oeuvres parler d’elles-mêmes ». Et parce que, pour le maître lui-même, la peinture est un langage, entier, complet, suffisant. « Je suis comme un fleuve qui continue à couler, roulant avec lui les arbres déracinés par le courant, les chiens crevés, les déchets de toutes sortes et les miasmes qui y prolifèrent. J’entraîne tout cela et je continue », a écrit Picasso, qui ne dédaignait pas jouer aussi des mots, allant jusqu’à dire qu’« au fond, [il est] un poète qui a mal tourné ». On pourra préparer la visite de ce Picasso à Toronto en furetant sur le très beau site www.picasso.fr.












