Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    Expositions - Sur la pente glissante?

    L'exposition sensibilise-t-elle de nouveaux publics ou s'adresse-t-elle aux noctambules branchés?

    L’œuvre de Flora Moscovici dans un couloir de la station de métro Bonaventure.<br />
    Photo: Antoine Rabeau Daudelin L’œuvre de Flora Moscovici dans un couloir de la station de métro Bonaventure.
    Art souterrain
    Circuit de sept kilomètres entre la Place des Arts et le Complexe les Aile
    Jusqu'au 11 mars.
    L'exposition Art souterrain en est à sa quatrième année et on se serait attendu à ce qu'elle soit parfaitement rodée. Or, si l'abondance de la signalétique laisse croire que la machine est bien huilée, l'ensemble laisse à désirer. Les regroupements géographiques ont certes gagné en cohésion, à l'instar de la Place Ville-Marie, réservée à des artistes canadiens hors Québec, et du 1000 de la Gauchetière, occupé par des invités de Paris. L'intégration à l'environnement, cependant, apparaît comme une préoccupation secondaire, surtout dans les bâtiments où les yeux sont déjà interpellés sans répit.

    Des questions élémentaires

    Cette invasion des espaces publics du Montréal souterrain par les formes les plus diverses, et par de nombreux «cabinets de projection», a la noble mission d'élargir le public de l'art contemporain. Le problème demeure le même depuis le début: s'agit-il d'une fête pour noctambules disposés aux grandes fantaisies ou d'un événement dont la durée dépasse la seule Nuit blanche et dont l'éventuelle «clientèle» reste à séduire? À jouer sur deux plans, teintée ici et là d'insignifiants résidus de performances, l'expo confond et dérange. Pour les mauvaises raisons.

    Pourquoi miser autant sur les arts médiatiques (vidéos, oeuvres sonores, installations cinétiques), si c'est pour les laisser à «off»? Passe encore côté vidéos: l'écran blanc exprime une sorte de «retour dans cinq minutes». Qu'en est-il d'une installation lumineuse comme celle de Laurent Lamarche, placée dans la très fréquentée rotonde du métro Square Victoria? En mode arrêt deux midis de suite, le dispositif au plafond demeure un point d'interrogation. On s'étonne après que le «grand public» n'apprécie pas l'art contemporain.

    Il faudrait peut-être se poser les questions élémentaires: pourquoi ça, là, maintenant? Plusieurs oeuvres n'apportent rien; soit qu'elles sont installées à un mauvais emplacement, soit que le dispositif se révèle inadéquat. Au mieux, c'est un objet qu'on ne remarque pas; au pire, c'est une structure qui défigure un espace. Les organisateurs peuvent avoir planifié des «mises en lumière» presque chaque jour, ainsi qu'une deuxième fête nocturne le dernier samedi, ça ne suffit pas.

    Dans le hall d'entrée du 1000 de la Gauchetière, par exemple, un massif enclos aux rideaux noirs n'avait rien à montrer mardi après-midi. Doté d'un écran blanc, sans programme, il ne fait qu'empiéter sur les lieux. Pas très vendeur. La patinoire intérieure du même édifice est censée s'animer d'un éclairage conçu par la Française Nathalie Junod-Ponsard. «L'espace et l'air lui-même sont modifiés par une lumière bleue profonde et dense [qui] suscite un trouble de la conscience et de la perception», lit-on sur le panneau explicatif. Ni vu ni connu, chez les patineurs.

    Au Centre Eaton, déjà animé par les interventions sur plus d'un étage de l'artiste Roadsworth, Art souterrain se perd. Dans ce chaos où l'offre des boutiques est très visuelle, on a ajouté au sol des indications qui pointent vers les marchands «fiers de célébrer les artistes». On devine la commandite, sauf que ces flèches sont plus nombreuses que les oeuvres. Trouvez l'erreur.

    Entre la démesure et le miniature

    Tout n'est pas si terrible dans cette expo pas si souterraine. Hors terre, avec vue sur la rue, le Français Arnaud Lesage lance un clin d'oeil à l'architecture de la Tour de la Bourse, où il se retrouve avec ses «anatopées» photographiques — des paysages disparates rapprochés par un axe vertical et central à chaque image. À la gare Centrale, le mimétisme du Passager, sculpture réaliste du Torontois Brandon Vickerd, fonctionne à merveille. Surtout lorsqu'on l'aperçoit de dos. Âmes sensibles, abstenez-vous de le dévisager.

    À la Place Ville-Marie, l'occupation de l'espace réalisée par Katherine Lanin à même les tables et chaises de l'aire de restauration est une des plus intéressantes. Son installation, véritable amas pyramidal in situ, supprime de précieuses places à l'heure du lunch. Voilà une intégration audacieuse, impossible sans l'aval des autorités. Dommage qu'on n'arrive pas à une telle infiltration avec des projets vidéo. Pourtant, les écrans pullulent de nos jours dans les espaces publics.

    La pub, cette grande béquille imposée partout, à tous, est néanmoins «victime» d'un projet. Flora Moscovici a coloré une partie du corridor qui relie la place Bonaventure au métro, sans se gêner pour recouvrir deux panneaux publicitaires. Ce tunnel arc-en-ciel de l'artiste parisienne, qui tient autant des illusions optiques d'un Daniel Buren que des principes de voile d'un Christo, réussit à bousculer les rapports d'échelle en toute simplicité.

    Parmi les 140 projets sélectionnés, il y a donc quand même plusieurs réussites. Notons les oeuvres murales de Giorgia Volpe, de Noémie da Silva, de Pierre Blache, de Carl-Antonyn Dufault. Le meilleur cependant est à mettre au compte de deux projets en volume, à l'opposé l'un de l'autre.

    L'immense roche sur miroir de Marc Dulude, une belle fantaisie sur la démesure et les apparences, rompt avec la monotonie du Complexe Desjardins. Et s'enrichit de son environnement, un ciel peint au plafond autrement invisible. À l'autre spectre, les portraits miniatures sous verre de Sylvie Cloutier agissent comme de petits riens inaudibles et invisibles, mais fort nombreux dans l'espace public. Insérés aux murs de la station de métro Square Victoria, les dessins de la série Quelqu'un appelle au respect de la marginalité. Celui qui a inscrit un graffiti à leurs côtés ne croyait pas si bien dire, lui qui réclame que les sans-abri aient droit au même égard qu'une oeuvre d'art.

    Lorsque Art souterrain déterre de telles erreurs, s'intègre à ce point dans un environnement physique et social, alors elle ne dérape plus.

    ***

    Collaborateur du Devoir












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.