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    Maille après maille

    Germaine Koh permet de reconsidérer des traditions artistiques (ici le tricot) en se référant à la peinture et au minimalisme

    18 février 2012 |Marie-Ève Charron | Arts visuels
    Germaine Koh à l’œuvre<br />
    Photo: Gordon Hicks Germaine Koh à l’œuvre
    Knitwork
    Germaine Koh
    Galerie B-312
    372, rue Sainte-Catherine Ouest
    Espace 403
    Jusqu'au 17 mars
    La galerie B-312 n'est pas la seule à célébrer ses 20 ans d'existence. C'est le cas également de l'œuvre Knitwork de Germaine Koh qui, depuis sa première exposition en 1993, justement à B-312, a sérieusement pris de l'expansion. Il s'agit d'un objet tricoté que la galerie a eu la bonne idée de présenter de nouveau, 20 ans après que l'œuvre, toujours en cours, eut été amorcée.

    De simple bande colorée qu'elle était, l'oeuvre est devenue colossale, ses nombreux mètres de long s'accumulant avec désordre sur le plancher de la galerie. La simplicité caractérise ce tissu de laine, qui repose sur les strictes bases du tricot avec son point jersey et sa structure qui est droite comme une écharpe. Or les dimensions donnent une complexité à l'ouvrage qui, s'il fait aussi penser à une couverture exceptionnellement grande, s'apparente encore plus à l'art minimaliste habituellement engendré par la répétition et l'épuration formelle.

    Les différents fils de laine employés apportent quant à eux une variété importante de couleurs qui sont à certains endroits monochromes et à d'autres mixtes, créant des zones chromatiques fort différentes. Elles rythment la surface qui serait autrement uniforme grâce aux mailles formées avec régularité. Il y a un plaisir immédiat à regarder ces mètres de tricot déferler avec leurs couleurs, dont l'ensemble fait songer à de la peinture abstraite.

    Passage du temps


    L'artiste permet de reconsidérer des traditions artistiques en se référant, dans cette oeuvre, à la peinture et au minimalisme. En puisant également dans les mondes du travail sériel et, par sa technique, de l'artisanat, elle en évoque la réalité tout en en détournant les finalités. Comme d'autres artistes avant elle, souvent d'allégeance féministe, elle remet en perspective un «faire» qualifié de féminin, le tricot, qu'elle sort ainsi de l'anonymat et de l'ordinaire qui lui sont habituels pour en faire une tâche dont la simplicité désintéressée est révélatrice d'une autre dimension.

    Le tricot est en effet réalisé pour lui-même et fabriqué à partir de fils de laine que Germaine Koh a récupérés de vêtements qu'elle a patiemment détricotés. Les objets usuels n'existent plus, ils ont même été défaits, mais leur matière, accumulée et refaçonnée dans un tout continu, rend désormais tangible le passage du temps marqué par le geste répété de l'artiste. Elle prévoit d'ailleurs poursuivre ce labeur toute sa vie, produisant cet objet absurde qui n'a plus à voir avec les chandails initiaux, mais qui devient au fur et à mesure une sorte de dépouille que l'artiste laissera derrière elle.

    Plusieurs autres heures de tricotage sont donc à venir — l'artiste ayant seulement la mi-quarantaine —, même si l'oeuvre fait partie depuis 2001 de la collection de l'Art Gallery of Ontario (Toronto). Loin d'avoir pris le chemin des réserves du musée, l'oeuvre, depuis ce temps, a parfois été prêtée pour être exposée à différents endroits dans le monde. L'artiste l'a déjà accompagnée pour reprendre les aiguilles, au demeurant conçues sur mesure, et prolonger de plusieurs rangs de mailles le tricot, comme à B-312 la semaine dernière.

    La galerie a fait le choix de présenter l'objet tricoté dans sa plus simple expression, misant sur l'effet de la matière accumulée au fil du temps. Il arrive que l'oeuvre soit complétée par des documents relatifs à sa composition, par exemple un registre des vêtements de tricot recyclés, d'ailleurs accessible sur le site de l'artiste (germainekoh.com) et potentiellement sur demande à la galerie. L'inventaire en question est mirobolant par sa longueur; il liste les articles, près de 300, par ordre chronologique et ne manque pas d'indiquer le lieu de leur provenance, la date de leur obtention et de leur intégration dans l'oeuvre tricotée.

    Mettre en relation

    Cette composante de l'oeu-vre qu'est la liste affirme une dimension conceptuelle (relevé de données et procédé de réalisation systématique) qui est présente dans l'ensemble du travail de l'artiste, dont on peut d'ailleurs voir un autre exemple chez B-312. Il s'agit de There/Here, réalisée en collaboration avec Gordon Hicks, une oeuvre de 2011 abordant d'autres enjeux, bien que nourrissant encore des points communs avec Knitwork, une oeuvre des débuts de l'artiste qui vit et travaille à Vancouver.

    La notion de réseau (implicite au tricot composé de centaines de vêtements ramassés ou reçus dans différentes villes) et la sollicitation tactile (sentie à distance en regardant la pièce tricotée) sont poussées plus loin dans l'installation There/Here, qui se compose de deux portes récupérées munies d'un dispositif électromagnétique relié à Internet. Cette oeuvre rappelle davantage le travail de Koh que le Musée d'art contemporain de Montréal a présenté en 2005 dans l'exposition L'envers des apparences. Les oeuvres faisaient un rapprochement entre les comportements humains (d'échanges et d'appartenance à un groupe) et des systèmes électroniques activés par des phénomènes naturels.

    Le visiteur est invité chez B-312 à empoigner une des portes pour enclencher un dispositif (dont il faut se garder ici de tout dévoiler) qui traite de la communication virtuelle et qui propose donc de repenser nos rapports au temps et à l'espace. Cette mise en situation, qui a l'aspect brut, et ce n'est pas péjoratif, caractéristique à certaines interventions de Koh, ne manque pas d'à-propos, mais reste secondaire à Knitwork qui, ici, pour les 20 ans de B-312, fait événement.

    ***

    Collaboratrice du Devoir












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