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Montréal illuminée de ses entrailles

La ville sous l'oeil Glorieux au Musée McCord

Jérôme Delgado   3 février 2012  Arts visuels
Maison Shaughnessy, Centre canadien d’architecture, Montréal, 2006, depuis le trottoir, boulevard René-Lévesque. Impression lumineuse directe par sténopé sur papier baryté à la gélatine argentique (pour les deux photos).<br />
Photo : Photo: Guy Glorieux
Maison Shaughnessy, Centre canadien d’architecture, Montréal, 2006, depuis le trottoir, boulevard René-Lévesque. Impression lumineuse directe par sténopé sur papier baryté à la gélatine argentique (pour les deux photos).

À retenir

    Empreintes d'une ville, Montréal en sténopé
    Musée McCord, 690, rue Sherbrooke Ouest, jusqu'au 27 mai. www.musee-mccord.qc.ca.
Le Musée McCord, en collaboration avec la Maison de l'image et de la photographie, propose une vision particulière de la ville, en 18 images. En négatif, animée d'une rare lumière, comme sortie de ses entrailles, Montréal demeure pourtant reconnaissable dans ses moindres traits. C'est le résultat du travail en sténopé de Guy Glorieux.

Pas d'erreur: c'est bien le siège social de la brasserie du Vieux-Port que l'on aperçoit au coeur de l'image. Et ces lettres à l'envers, qu'on arrive à décrypter, sont bel et bien celles de son nom. Sur une autre photo, un paysage urbain aussi familier vu de la rue Jeanne-Mance, ce ne sont pas les yeux qui nous jouent des tours pour faire croire que l'hôtel Hyatt se trouve à la gauche du Musée d'art contemporain de Montréal. Encore une fois, les morceaux du puzzle ont été inversés.

Et ainsi de suite sur les 18 photos en noir et blanc de l'exposition Empreintes d'une ville - Montréal en sténopé, présentée à compter d'aujourd'hui au Musée McCord.

Ces images en miroir, en négatif, sont l'oeuvre de Guy Glorieux, photographe montréalais aux méthodes artisanales, pour ne pas dire archaïques. Son appareil, vous ne le trouverez pas chez Lozeau. Il s'agit d'un sténopé, un dispositif optique fort simple, dérivation de la légendaire camera obscura: une boîte avec un orifice d'à peine quelques millimètres et à l'intérieur, un papier sur lequel s'arrêtera la lumière et imprimera une image. L'essence même de la photographie.

Des archives pour l'avenir

Passionné d'architecture, formé comme économiste, Glorieux a longtemps oeuvré dans la finance avant de se consacrer à l'art à temps plein, il y a une dizaine d'années. C'est un choix qu'il a fait, animé par un dessein très noble, celui de «créer des archives pour l'avenir» et de «capturer une ville en transformation».

Son oeil lui fait choisir des sites à la croisée des époques. L'angle de la rue Sainte-Catherine et du boulevard Saint-Laurent, par exemple, célèbre pour ses peep show et aujourd'hui occupé par un complexe culturel — le 2.22, à être inauguré dans les prochains jours. Au McCord, on peut voir l'endroit tel qu'enregistré par Glorieux en 2007 — photo montrée une première fois en 2008 au Monument national —, puis en 2011, au cours de l'érection du nouveau bâtiment.

Le photographe ne s'intéresse pas qu'à des édifices en ruines ou destinés à disparaître, à se transformer. Quoique, en captant le Musée d'art contemporain (MAC), il se fait prophète: l'établissement vient d'annoncer ses projets architecturaux.

Pour ses vues presque panoramiques de Montréal, le photographe ne se contente pas d'un appareil transporté au cou. Sa camera obscura est un véritable laboratoire qu'il fabrique dans un édifice, une tour à bureaux de préférence. Il dit avoir besoin de plusieurs jours, «au moins cinq», pour l'installation, les tests et la prise finale de ses photos. Ses vues du MAC et des environs, il les a captées du haut du Wilder, ce bâtiment de la rue de Bleury aujourd'hui à l'abandon. Avant la fermeture, il a pu le squatter.

S'il a choisi un procédé rudimentaire, c'est pour produire des images desquelles «on ne peut passer à côté». Les trois heures d'exposition nécessaires avec un tel système donnent un rendu flou, avec des éléments fantômes occasionnés par les déplacements des voitures. Les images en négatif lui procurent, espère-t-il, son cachet.

«Je travaille sur la netteté de l'image, une netteté floue, dit-il. Il y a un élément clair et, tout autour, un léger flou l'enveloppe. En positif, l'image serait insignifiante. Sans profondeur dans les gris, avec des choses qui disparaissent. Ici, les lumières viennent de l'intérieur des bureaux, du dessous des corniches, du dessous des arbres.»

Ce vide qui fait l'image

Guy Glorieux dit s'inspirer des images urbaines grand format de l'Allemand Thomas Struth et surtout d'une autre Allemande, Vera Lutter, célèbre pour ses photos en sténopé. Fasciné par ce «vide qui fait l'image», ce trou, ce «rien» qui permet à la lumière de passer, le Montréalais aime aussi se référer à Leonard de Vinci, à qui l'histoire attribue par erreur la paternité de la camera obscura.

Une phrase de l'artiste de la Renaissance est néanmoins célèbre: «Il y a quelque chose de merveilleux dans ce petit espace vide. Il permet à tout l'univers d'y passer et de se retrouver de l'autre côté, présent en tous lieux à l'intérieur d'une camera obscura.»

Ses perspectives en plongée, des compositions de la ville toujours un brin aléatoires, Glorieux les voit comme un exercice démocratique. «Les gens n'ont pas cette vision. Ces espaces en hauteur sont réservés à l'élite. Ce sont des vues que je veux partager.»

Dans les salles de l'exposition, on peut aussi voir des exemples de sténopés, pas nécessairement de fabrication artisanale. Oui, il y a les boîtes en bois que Guy Glorieux a fabriquées, mais on y retrouve aussi la pinhole camera, un gallon de peinture transformé et commercialisé en sténopé sous l'appellation «Paint can camera», «for creativity and fun».

***

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