Passer à la version normale du sitePasser à la version large du siteTaille d'écran
  • Facebook
  • Twitter
  • RSS
  • Amis du Devoir
    Connectez-vous

    «Je suis une artiste macho»

    28 janvier 2012 |Jérôme Delgado | Arts visuels
    Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir
    Valérie Blass
    Musée d'art contemporain de Montréal, 185, rue Sainte-Catherine Ouest, du 2 février au 22 avril.
    Figure incontournable de la sculpture québécoise, Valérie Blass, et son univers éclaté et intemporel, est une des artistes à ouvrir l'année «toute féminine» au Musée d'art contemporain. Féministe et macho, elle devrait nous rassembler tous.

    L'homme souci, personnage bipède, n'a, en guise de tête, qu'une imposante chevelure noire. Il ne possède ni yeux, ni bouche, ni nez, pas plus que de bras. L'homme paille, un yéti nouveau genre, est entièrement recouvert d'une texture herbacée. Il est une masse recourbée, dont seul l'organe sexuel, enveloppé de la même fourrure, est visible. Ces deux sculptures, caractéristiques du travail de Valérie Blass, cachent très bien leurs expressions. Elles sont tout le contraire de leur auteure.

    Chez elle, le rire est contagieux, la parole sincère, le «Montrrréaaal» naturel et la mine réjouie. De son propre aveu, l'excitation est à son comble. Il faut dire que, dans quelques jours, s'ouvre au Musée d'art contemporain de Montréal (MACM) son premier solo dans ce type d'établissement. Son plus grand aussi: plus de quarante pièces, dont une quinzaine inédites.

    Se fondre dans le décor

    Ses sculptures hybrides, à cheval entre un modernisme raffiné et un amoncellement de bibelots, entre le moulage et le bricolage, entre l'abstrait et la figure, ont tranquillement envahi notre paysage dans les années 2000. Le parcours habituel — centre d'artistes, expos thématiques, galeries privées, foires commerciales — devait aboutir un jour au musée, en solo. Voilà où est rendue Valérie Blass, à 45 ans, elle à qui on disait, pendant sa maîtrise à l'Université du Québec à Montréal vers 1995, qu'elle n'était pas à jour.

    «C'est un moment important, concède-t-elle. Ça ne réunit pas tout mon travail, mais plusieurs oeuvres, de plusieurs périodes. Des cinq dernières années, disons.»

    C'est en soirée qu'elle nous donne rendez-vous, après une première journée de montage qui se déroule trop au ralenti à son goût. «Ils sont trois à ouvrir les caisses. Je n'ai même pas le droit d'y toucher», s'exclame-t-elle, sachant bien que les normes muséales imposent ces soins. Quand même, on imagine la frustration: sculptrice et manchote!

    En entrevue, la fatigue est à peine palpable. À moins que ce soient des fous rires de nervosité qui ponctuent ses commentaires. Après quelques gorgées de rouge, elle s'exprime néanmoins avec aplomb sur son art, sa vision, ses sentiments. «Je suis une artiste macho. En fait, pour être artiste, il faut être macho», croit-elle.

    Même si elle accepte sans rouspéter l'étiquette féministe, Valérie Blass ne cherche pas à se battre contre le système. L'art est une affaire d'hommes et il faut vivre, comme minorité, avec les règles de la majorité. Le Blanc en Afrique ou le gaucher dans un monde de droitiers doivent se fondre dans le décor. Ainsi, les femmes en art.

    «Nous devrions avoir le droit d'être machos, de nous amuser à être dominantes», dit celle qui réclame le droit de «prendre un corps, [de] le tripoter et [de] le construire» à son goût. «C'est un power trip.»

    Issue du centre Clark, soutenue aujourd'hui par la galerie Parisian Laundry, par le marché de Toronto et par une cohorte d'auteurs anglophones, cette Montréalaise francophone n'en est pas à une dissonance près. Comme sa sculpture, finalement. L'homme paille (2008) et ses autres êtres monstrueux sont plutôt inoffensifs. Quand les attributs masculins surgissent, ils le font de manière risible, comme dans ce yéti dont la peau rappelle une plante appelée jute — jute qui, par ailleurs, est aussi synonyme de... sperme. L'homme souci (2009) est, sinon asexué, porté par une identité trouble, avec ses talons aiguilles.

    Le plaisir de jouer

    Cet intérêt pour le mélange des genres ouvre une porte toute grande sur une lecture féministe. Dans la publication à paraître qui accompagne l'expo, l'historienne de l'art Amelia Jones, professeure à l'Université McGill, en fait la suave démonstration. La pratique de Valérie Blass, comparée à celle de féministes consacrées telles que l'Américaine Linda Benglis, riposte aux théories freudiennes de la peur de la castration et du fétichisme.

    La principale intéressée ne l'avait pas perçu ainsi. «Le propos est intéressant, mais, je ne sais pas, il me semble que ça donne beaucoup de pouvoir à Freud», dit-elle, dubitative et rieuse.

    La prédominance de personnages masculins est notoire chez Blass. Du sujet féminin, un piège à ses yeux parce que «super exploité», elle a voulu se distancer depuis ses débuts. Ce n'est que récemment qu'elle a commencé à le traiter. En 2010 sont nées Femme planche et Femme panier. Encore que là, dans ces deux personnages étêtés, l'ambiguïté règne.

    L'art de Valérie Blass ne se résume pas cependant qu'à des figures reconnaissables. Il est aussi, sinon davantage, abstrait. Et il découle du plaisir de jouer avec les matières les plus diverses. Sculptrice assumée, visible à l'usure de ses mains, elle a touché à tout: ciment, plâtre, bois, métal, verre, céramique, des matériaux malléables aussi (plastique, tissu, polystyrène), puis des objets trouvés.

    «Je fais des liens au niveau formel. Je préfère que l'on porte son attention sur des détails, plutôt que sur le sujet lui-même.»

    Valérie Blass veut transmettre à son public le même plaisir qu'elle ressent devant les objets les plus étranges. Celle qui a déjà dit aimer «étirer ce moment pendant lequel on s'efforce de reconnaître une chose» voit dans le processus de création le principal attrait. «Je me pose beaucoup de questions sur la fabrication des objets.»

    Ce questionnement se traduit par les plus folles expérimentations, jamais totalement contrôlées. «J'organise une situation technique pour créer une forme, dit-elle. Un moulage pour un moulage n'est pas intéressant. L'homme ciment [bête musclée au coeur de Mon bâton préféré tenu par l'homme ciment (2008)] est intéressant parce qu'il a une planche dans la face.»

    L'expo au MACM, intitulée simplement Valérie Blass, n'a ni thème ni un ensemble de sculptures créées en fonction des salles. Blass a opté pour ce qu'elle sait le mieux faire: des pièces encore plus bizarres, des «trucs» jamais réalisés, des oeuvres toutes différentes avec leur propre «espace psychologique». «Mais j'avais peur de faire une forêt de socles, avoue-t-elle. Il a fallu trouver une solution.»

    La solution, trouvée avec Lesley Johnstone, conservatrice au MACM et commissaire de l'expo, sera à découvrir dès jeudi. Valérie Blass promet aussi quelques nouveautés à son travail: des anamorphoses et «de vrais corps» moulés, pas seulement des bras comme dans Femme panier.

    ***

    Collaborateur du Devoir












    Envoyer
    Fermer
    Les plus populaires

    Abonnez-vous à notre infolettre. Recevez l'actualité du jour, vue par Le Devoir.