L'art et ses systèmes
Premier survol historique d'une période mouvementée de l'art contemporain
Photo : Paul Smith
Partie de l’exposition mettant en relief le travail de Bill Vazan et de Robert Walker.
À retenir
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Trafic
L'art conceptuel au Canada
1965-1980
Galerie Leonard & Bina Ellen
1400, boul. de Maisonneuve Ouest, LB165
Jusqu'au 25 février
Cette exposition était nécessaire et attendue, la voici enfin.
Trafic. L'art conceptuel au Canada 1965-1980 offre un premier regard d'ensemble sur une période mouvementée de l'art contemporain au Canada pendant laquelle les pratiques conceptuelles ont joué un rôle déterminant. L'exposition fait plus encore. Elle reconnaît l'existence d'un art conceptuel au Canada, ce qu'aucun ouvrage ou aucune présentation n'avait fait jusqu'à ce jour, les informations à ce sujet n'apparaissant que sous forme de bribes ou de fragments épars.
L'exposition participe d'un regain d'intérêt pour l'art conceptuel, tant par les chercheurs que par artistes actuels dont certains revisitent les oeuvres historiques de ce mouvement dans leur pratique. Le projet a commencé à prendre forme il y a quelques années à Toronto sous la direction de Barbara Fischer, qui s'est adjoint des chercheurs et des commissaires rattachés à des organismes basés à différents endroits au Canada. Ce sont d'autres villes, ou régions, qui ont été des foyers significatifs pour l'art conceptuel et qui, pour la plupart, constituent les escales de cette exposition itinérante qui devrait terminer sa route en 2013 à Vancouver.
Le collaborateur montréalais est la galerie Leonard & Bina Ellen, qui présente l'exposition en deux volets consécutifs, faute d'espace. Les volets empruntent un découpage géographique: le premier, Montréal et l'Ontario avec les villes de Toronto, de Guelph et de London; le deuxième, l'Arctique, Calgary, Edmonton, Winnipeg, Vancouver et Halifax. Malgré ce découpage en deux volets, l'exposition s'avère touffue et parfois rebutante pour la compréhension d'oeuvres exigeantes qui, précisément, préféraient de loin la réflexion à la séduction.
Art politique et de collaboration
L'art conceptuel se définit en effet en opposition à un art centré sur l'objet et sa «délectation esthétique», pour reprendre une expression de Marcel Duchamp, l'artiste qui aura préfiguré le mouvement en question, un des plus importants du XXe siècle. Affranchies des modes d'expression artistiques traditionnels, les oeuvres conceptuelles empruntent différents véhicules, comme des énoncés linguistiques, la photographie, des systèmes de notation et d'enregistrement, etc., remettant ainsi en question les savoir-faire de l'artiste de même que la nature et la fonction de l'art dans un contexte où les médias de communication et la mondialisation jouent un rôle accru.
C'est un art critique, donc, des conventions artistiques, de ses institutions et du marché, mais qui, plus globalement, s'inscrit en phase avec les mouvements sociaux de libération et de contestation des années 1960 et 1970, marquées entre autres par le féminisme et les manifestations antiguerre. C'est ce qui notamment fera venir l'États-Unienne Suzy Lake à Montréal, elle qui s'opposait à la guerre du Vietnam. Maintenant à Toronto, elle a d'abord fait carrière à Montréal, où elle a réalisé des oeuvres déterminantes qui sont montrées en partie dans l'exposition. L'artiste a aussi cofondé en 1972 Véhicule Art, un des premiers centres d'artistes autogérés.
Ce dernier constitue d'ailleurs une des principales références évoquées par la directrice de la galerie et cocommissaire Michèle Thériault pour retracer la dynamique de la scène de l'art conceptuel à Montréal. Peut-être que notre familiarité avec les oeuvres nous a joué des tours, mais cette section montréalaise nous a semblé plus forte que celle à côté réservée à l'Ontario. Il y a des oeuvres phares, éloquentes, comme celles de Robert Walker (Is Political Art?), de Bill Vazan (la fameuse Canada Line) et de Françoise Sullivan, avec l'enregistrement de sa promenade entre le Musée d'art contemporain et le Musée des beaux-arts de Montréal, marquant la désertion de ces institutions muséales par certains artistes de l'époque.
Bien que les premiers spécialistes américains parlaient de la dématérialisation opérée par l'art conceptuel — le rejet de l'oeuvre d'art comme objet unique —, plusieurs oeuvres n'excluent pas l'engagement du corps de l'artiste (John Heward, Rober Racine) tandis que d'autres, distinction peut-être montréalaise, relèvent plus de l'art processuel que de l'orthodoxie conceptuelle. Des vitrines présentent quant à elles le foisonnement intellectuel de cette époque à travers des publications qui formulaient un discours social, artistique et théorique différent, qu'il s'agisse de revues (Parti pris, Médiart et Parachute) ou de catalogues d'exposition, comme Camerart (Optica 1974), dont l'importance n'est cependant pas ici explicitée.
Il est extrêmement judicieux d'avoir intégré le documentaire de Québec 75, une autre exposition très marquante de l'époque, qui fut organisée par Normand Thériault, un commissaire avant la lettre, mieux connu aujourd'hui comme responsable des cahiers spéciaux du Devoir. L'exposition voulait montrer une nouvelle situation de l'art au Québec caractérisée par un pluralisme culturel. Elle a donné lieu à des débats musclés qui, au-delà des différentes positions affirmées, ont su occuper la place publique. La lecture de Speak White par Michèle Lalonde (extrait de La nuit de la poésie) et l'oeuvre vidéo Pierre Vallières de Joyce Wieland évoquent quant à elles les tensions politiques, identitaires, culturelles et linguistiques de l'époque. Il est d'ailleurs curieux, dans ce contexte, que la galerie ait privilégié l'anglais pour les cartels au mur et réservé leur traduction française à un document d'appoint...
L'art des villes ontariennes appartient à un autre univers, mais a plusieurs préoccupations en commun avec les pratiques de Montréal. Outre les figures canadiennes connues que sont General Idea, Michael Snow et Lisa Steele, sont également présentées dans l'exposition des oeuvres d'artistes américains qui sont passés par là, tels Joseph Kosuth, Dennis Oppenheim et Les Levine. Cela témoigne des réseaux établis entre les artistes et des organismes, une connectivité et une circulation auxquelles l'art conceptuel a donné une impulsion toute particulière durant ces années.
L'exposition mérite plusieurs visites, non seulement parce qu'elle demande du temps pour tout apprécier — il y a aussi trois compilations vidéo —, mais aussi pour l'importance du sujet. L'autre volet qui s'ouvrira le 16 mars, avec entre autres les villes de Vancouver et d'Halifax, s'annonce tout aussi majeur. À venir, lui aussi, le catalogue d'exposition sera, espérons-le, l'ouvrage de référence attendu et le complément qui analysera les enjeux que l'exposition laisse en suspens. En attendant, la publication Des actions parlantes, lancée par la galerie la semaine passée et qui se consacre à la scène culturelle québécoise des années 1960-1970, est un hors-d'oeuvre à se mettre absolument sous la dent.
Collaboratrice du Devoir
Trafic. L'art conceptuel au Canada 1965-1980 offre un premier regard d'ensemble sur une période mouvementée de l'art contemporain au Canada pendant laquelle les pratiques conceptuelles ont joué un rôle déterminant. L'exposition fait plus encore. Elle reconnaît l'existence d'un art conceptuel au Canada, ce qu'aucun ouvrage ou aucune présentation n'avait fait jusqu'à ce jour, les informations à ce sujet n'apparaissant que sous forme de bribes ou de fragments épars.
L'exposition participe d'un regain d'intérêt pour l'art conceptuel, tant par les chercheurs que par artistes actuels dont certains revisitent les oeuvres historiques de ce mouvement dans leur pratique. Le projet a commencé à prendre forme il y a quelques années à Toronto sous la direction de Barbara Fischer, qui s'est adjoint des chercheurs et des commissaires rattachés à des organismes basés à différents endroits au Canada. Ce sont d'autres villes, ou régions, qui ont été des foyers significatifs pour l'art conceptuel et qui, pour la plupart, constituent les escales de cette exposition itinérante qui devrait terminer sa route en 2013 à Vancouver.
Le collaborateur montréalais est la galerie Leonard & Bina Ellen, qui présente l'exposition en deux volets consécutifs, faute d'espace. Les volets empruntent un découpage géographique: le premier, Montréal et l'Ontario avec les villes de Toronto, de Guelph et de London; le deuxième, l'Arctique, Calgary, Edmonton, Winnipeg, Vancouver et Halifax. Malgré ce découpage en deux volets, l'exposition s'avère touffue et parfois rebutante pour la compréhension d'oeuvres exigeantes qui, précisément, préféraient de loin la réflexion à la séduction.
Art politique et de collaboration
L'art conceptuel se définit en effet en opposition à un art centré sur l'objet et sa «délectation esthétique», pour reprendre une expression de Marcel Duchamp, l'artiste qui aura préfiguré le mouvement en question, un des plus importants du XXe siècle. Affranchies des modes d'expression artistiques traditionnels, les oeuvres conceptuelles empruntent différents véhicules, comme des énoncés linguistiques, la photographie, des systèmes de notation et d'enregistrement, etc., remettant ainsi en question les savoir-faire de l'artiste de même que la nature et la fonction de l'art dans un contexte où les médias de communication et la mondialisation jouent un rôle accru.
C'est un art critique, donc, des conventions artistiques, de ses institutions et du marché, mais qui, plus globalement, s'inscrit en phase avec les mouvements sociaux de libération et de contestation des années 1960 et 1970, marquées entre autres par le féminisme et les manifestations antiguerre. C'est ce qui notamment fera venir l'États-Unienne Suzy Lake à Montréal, elle qui s'opposait à la guerre du Vietnam. Maintenant à Toronto, elle a d'abord fait carrière à Montréal, où elle a réalisé des oeuvres déterminantes qui sont montrées en partie dans l'exposition. L'artiste a aussi cofondé en 1972 Véhicule Art, un des premiers centres d'artistes autogérés.
Ce dernier constitue d'ailleurs une des principales références évoquées par la directrice de la galerie et cocommissaire Michèle Thériault pour retracer la dynamique de la scène de l'art conceptuel à Montréal. Peut-être que notre familiarité avec les oeuvres nous a joué des tours, mais cette section montréalaise nous a semblé plus forte que celle à côté réservée à l'Ontario. Il y a des oeuvres phares, éloquentes, comme celles de Robert Walker (Is Political Art?), de Bill Vazan (la fameuse Canada Line) et de Françoise Sullivan, avec l'enregistrement de sa promenade entre le Musée d'art contemporain et le Musée des beaux-arts de Montréal, marquant la désertion de ces institutions muséales par certains artistes de l'époque.
Bien que les premiers spécialistes américains parlaient de la dématérialisation opérée par l'art conceptuel — le rejet de l'oeuvre d'art comme objet unique —, plusieurs oeuvres n'excluent pas l'engagement du corps de l'artiste (John Heward, Rober Racine) tandis que d'autres, distinction peut-être montréalaise, relèvent plus de l'art processuel que de l'orthodoxie conceptuelle. Des vitrines présentent quant à elles le foisonnement intellectuel de cette époque à travers des publications qui formulaient un discours social, artistique et théorique différent, qu'il s'agisse de revues (Parti pris, Médiart et Parachute) ou de catalogues d'exposition, comme Camerart (Optica 1974), dont l'importance n'est cependant pas ici explicitée.
Il est extrêmement judicieux d'avoir intégré le documentaire de Québec 75, une autre exposition très marquante de l'époque, qui fut organisée par Normand Thériault, un commissaire avant la lettre, mieux connu aujourd'hui comme responsable des cahiers spéciaux du Devoir. L'exposition voulait montrer une nouvelle situation de l'art au Québec caractérisée par un pluralisme culturel. Elle a donné lieu à des débats musclés qui, au-delà des différentes positions affirmées, ont su occuper la place publique. La lecture de Speak White par Michèle Lalonde (extrait de La nuit de la poésie) et l'oeuvre vidéo Pierre Vallières de Joyce Wieland évoquent quant à elles les tensions politiques, identitaires, culturelles et linguistiques de l'époque. Il est d'ailleurs curieux, dans ce contexte, que la galerie ait privilégié l'anglais pour les cartels au mur et réservé leur traduction française à un document d'appoint...
L'art des villes ontariennes appartient à un autre univers, mais a plusieurs préoccupations en commun avec les pratiques de Montréal. Outre les figures canadiennes connues que sont General Idea, Michael Snow et Lisa Steele, sont également présentées dans l'exposition des oeuvres d'artistes américains qui sont passés par là, tels Joseph Kosuth, Dennis Oppenheim et Les Levine. Cela témoigne des réseaux établis entre les artistes et des organismes, une connectivité et une circulation auxquelles l'art conceptuel a donné une impulsion toute particulière durant ces années.
L'exposition mérite plusieurs visites, non seulement parce qu'elle demande du temps pour tout apprécier — il y a aussi trois compilations vidéo —, mais aussi pour l'importance du sujet. L'autre volet qui s'ouvrira le 16 mars, avec entre autres les villes de Vancouver et d'Halifax, s'annonce tout aussi majeur. À venir, lui aussi, le catalogue d'exposition sera, espérons-le, l'ouvrage de référence attendu et le complément qui analysera les enjeux que l'exposition laisse en suspens. En attendant, la publication Des actions parlantes, lancée par la galerie la semaine passée et qui se consacre à la scène culturelle québécoise des années 1960-1970, est un hors-d'oeuvre à se mettre absolument sous la dent.
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