Dans la cage d'une galerie
Photo : Jérôme Havre
Une vue générale de l’exposition
À retenir
-
Domestiquer
Jérôme Havre
Galerie Donald Browne
372, rue Sainte-Catherine Ouest
Jusqu'au 18 février
Pour le retour du congé des Fêtes, la galerie Donald Browne arbore une apparence inusitée. Des lignes et des formes plus ou moins reconnaissables recouvrent sa porte d'entrée et lui donnent un aspect unique au Belgo. Celle qui vient de fêter ses cinq ans d'existence paye de mine: à l'intérieur, cette même euphorie inspirée d'un papier peint type Art déco recouvre une grande part des murs.
C'est Jérôme Havre, qui n'en est qu'à son deuxième solo — et à son premier dans une galerie privée —, qui a maquillé ainsi l'endroit. Or ce n'est pas par simple fantaisie qu'il a agi de la sorte. Son art, du moins dans cette exposition intitulée Domestiquer, possède plus d'un élément, et cette couche de peinture murale a un double rôle: celui d'instaurer un climat d'irruption, d'envahissement, aussi peu agressives soient ces lignes noires sur fond blanc, et celui de nous introduire dans un univers régi par la contemplation.
La murale fonctionne comme une grille quelque peu exotique, où l'on décèle, par exemple, une verticale aux airs de palmier. La grille évoque l'idée de la cage, une idée qui se fait évidente à la vue des trois ou quatre photos qui ont été accrochées aux murs, qui montrent des habitats d'animaux de zoo — sans les animaux en question. Légèrement retouchées, pour y créer de fausses ombres, ces images soulignent le caractère artificiel, fabriqué, de ces parcs d'attractions.
Double sens
La cage, abri ou prison? À chacun de décider. L'ensemble de l'expo Domestiquer est sur ce ton, sur le double sens, sur la confrontation de sentiments ambivalents.
Français de naissance, passé par l'incontournable Berlin, Jérôme Havre a amorcé sa carrière en Europe. Il s'est établi à Montréal au milieu des années 2000 et sa première expo individuelle ici surgit en 2010, au centre MAI. Intégré à des expos de groupe dont la toute dernière, J'ai vu le renard, le loup, le lièvre, à la Maison des arts de Laval, est encore à l'affiche, son travail se démarque par des figures sculptées, plus proches du tricot que du moulage. Des «sculptures-poupées», comme les désignait François Chalifour dans la revue Espace (numéro 93, automne 2010). Personnages expressifs ou bêtes fantastiques, ces oeuvres naissent par accumulation et assemblage, avec fil et aiguille, de tissus multicolores, recyclés ou de second ordre, ceux-là qui servent à rembourrer plutôt qu'à recouvrir.
Artiste de l'installation, plutôt que simple sculpteur ou créateur textile, Jérôme Havre crée des contextes d'exposition. Les murs peints, procédé instauré lors d'Insula Reflexions, l'expo au MAI, relèvent de cette idée. Pour Domestiquer, Havre a rajouté un élément sonore, à la fois musical et dissonant, dont l'effet n'est pourtant pas convaincant.
Cette nouvelle expo est la preuve que Jérôme Havre n'est pas l'homme de ces seuls personnages touffus et tricotés serré, qui demeurent néanmoins présents au coeur de la salle. Ceux-ci sont cependant exempts, ici, de tout trait identitaire: pas de faciès, pas de membre distinctif, à peine quelques bouts d'orteil. Ils sont davantage masse que figure, en fait.
L'ambivalence du discours est d'autant plus évidente devant ces oeuvres qu'elles sont présentées à la fois en suspension, retenues au plafond par un fil, et posées sur socle. Socles peu banals, à la silhouette moderniste, entre un Brancusi et un Le Corbusier: ce sont ces supports qui donnent un trait distinctif à la poupée en tissu.
Havre ne cache pas sa réalité. Jusque-là, ses personnages exprimaient sa négritude, appelaient à des manières de faire marginales, hors des canons occidentaux. De facture artisanale, ils résonnaient de références à des traditions ancestrales, à des rituels profanes. Ce propos s'est atténué. Pas le souhait de bousculer l'ordre des choses. Ses socles, presque plus éloquents que ce qui s'y trouve, proposent un renversement des valeurs. Mais l'artiste ne renie pas le passé moderniste. Il demeure une base sur laquelle le créateur d'aujourd'hui doit travailler, même si c'est pour mieux la contourner.
On est prisonnier de l'histoire, des règles, des modes. Jérôme Havre le sait et cherche sa voie à l'intérieur de ce cadre, cherche à se «domestiquer». Son oeuvre respire malgré tout la liberté. Souhaitons seulement que le marché tarde à avoir raison de son caractère affranchi. Heureusement pour lui, la galerie Donald Browne n'est pas la cage la plus contraignante.
***
Collaborateur du Devoir
C'est Jérôme Havre, qui n'en est qu'à son deuxième solo — et à son premier dans une galerie privée —, qui a maquillé ainsi l'endroit. Or ce n'est pas par simple fantaisie qu'il a agi de la sorte. Son art, du moins dans cette exposition intitulée Domestiquer, possède plus d'un élément, et cette couche de peinture murale a un double rôle: celui d'instaurer un climat d'irruption, d'envahissement, aussi peu agressives soient ces lignes noires sur fond blanc, et celui de nous introduire dans un univers régi par la contemplation.
La murale fonctionne comme une grille quelque peu exotique, où l'on décèle, par exemple, une verticale aux airs de palmier. La grille évoque l'idée de la cage, une idée qui se fait évidente à la vue des trois ou quatre photos qui ont été accrochées aux murs, qui montrent des habitats d'animaux de zoo — sans les animaux en question. Légèrement retouchées, pour y créer de fausses ombres, ces images soulignent le caractère artificiel, fabriqué, de ces parcs d'attractions.
Double sens
La cage, abri ou prison? À chacun de décider. L'ensemble de l'expo Domestiquer est sur ce ton, sur le double sens, sur la confrontation de sentiments ambivalents.
Français de naissance, passé par l'incontournable Berlin, Jérôme Havre a amorcé sa carrière en Europe. Il s'est établi à Montréal au milieu des années 2000 et sa première expo individuelle ici surgit en 2010, au centre MAI. Intégré à des expos de groupe dont la toute dernière, J'ai vu le renard, le loup, le lièvre, à la Maison des arts de Laval, est encore à l'affiche, son travail se démarque par des figures sculptées, plus proches du tricot que du moulage. Des «sculptures-poupées», comme les désignait François Chalifour dans la revue Espace (numéro 93, automne 2010). Personnages expressifs ou bêtes fantastiques, ces oeuvres naissent par accumulation et assemblage, avec fil et aiguille, de tissus multicolores, recyclés ou de second ordre, ceux-là qui servent à rembourrer plutôt qu'à recouvrir.
Artiste de l'installation, plutôt que simple sculpteur ou créateur textile, Jérôme Havre crée des contextes d'exposition. Les murs peints, procédé instauré lors d'Insula Reflexions, l'expo au MAI, relèvent de cette idée. Pour Domestiquer, Havre a rajouté un élément sonore, à la fois musical et dissonant, dont l'effet n'est pourtant pas convaincant.
Cette nouvelle expo est la preuve que Jérôme Havre n'est pas l'homme de ces seuls personnages touffus et tricotés serré, qui demeurent néanmoins présents au coeur de la salle. Ceux-ci sont cependant exempts, ici, de tout trait identitaire: pas de faciès, pas de membre distinctif, à peine quelques bouts d'orteil. Ils sont davantage masse que figure, en fait.
L'ambivalence du discours est d'autant plus évidente devant ces oeuvres qu'elles sont présentées à la fois en suspension, retenues au plafond par un fil, et posées sur socle. Socles peu banals, à la silhouette moderniste, entre un Brancusi et un Le Corbusier: ce sont ces supports qui donnent un trait distinctif à la poupée en tissu.
Havre ne cache pas sa réalité. Jusque-là, ses personnages exprimaient sa négritude, appelaient à des manières de faire marginales, hors des canons occidentaux. De facture artisanale, ils résonnaient de références à des traditions ancestrales, à des rituels profanes. Ce propos s'est atténué. Pas le souhait de bousculer l'ordre des choses. Ses socles, presque plus éloquents que ce qui s'y trouve, proposent un renversement des valeurs. Mais l'artiste ne renie pas le passé moderniste. Il demeure une base sur laquelle le créateur d'aujourd'hui doit travailler, même si c'est pour mieux la contourner.
On est prisonnier de l'histoire, des règles, des modes. Jérôme Havre le sait et cherche sa voie à l'intérieur de ce cadre, cherche à se «domestiquer». Son oeuvre respire malgré tout la liberté. Souhaitons seulement que le marché tarde à avoir raison de son caractère affranchi. Heureusement pour lui, la galerie Donald Browne n'est pas la cage la plus contraignante.
***
Collaborateur du Devoir
|
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
|
Envoyer Fermer
Haut de la page

