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    Arts visuels - En obscurité : une exposition qui sonde les coins et recoins de la pénombre

    19 novembre 2011 |Marie-Ève Charron | Arts visuels
    Vues de la Terre, de Mathieu Latulippe: une image ambigüe de la Terre baignant dans une lumière solaire. <br />
    Photo: Simon Grenier-Poirier Vues de la Terre, de Mathieu Latulippe: une image ambigüe de la Terre baignant dans une lumière solaire.
    EN OBSCURITÉ
    Galerie Les Territoires
    372, rue Sainte-Catherine Ouest, espace 527
    Jusqu'au 17 décembre.
    Il y a eu, dans l'histoire de l'art contemporain, des expositions où il n'y avait rien à voir, d'autres qui s'annonçaient fermées durant toute leur durée ou qui ne présentaient que des gaz invisibles. C'est à ce refus de montrer, diversement traité par des artistes conceptuels critiques de l'art comme marchandise, auquel on pense d'abord en prenant connaissance de l'exposition En obscurité, en cours à la galerie Les Territoires.

    Or, plutôt que de confronter le visiteur à l'absence et à l'immatérialité des oeuvres, l'exposition organisée par le jeune commissaire Aseman Sabeth le plonge, comme l'annonce son titre, dans une obscurité assez profonde.

    Il s'agit d'une autre modalité de mise en disparition des oeuvres d'art — la lumière étant d'habitude cruciale à leur appréciation —, laquelle n'a pas vraiment à voir non plus avec ces «boîtes noires», comme l'écrit le théoricien des arts médiatiques Lev Manovich, qui sont désormais légion dans les musées et les galeries. Depuis les années 1990, en effet, les installations ou les projections vidéo nécessitant la noirceur ont profondément ébranlé l'hégémonie du cube blanc muséal.

    La nuit tombée


    Bien qu'elle ne soit pas la seule à avoir abordé cet enjeu, cette exposition se distingue des salles de visionnement en faisant de l'obscurité, non pas seulement un fond pour faire ressortir les oeuvres, mais une part fondamentale de leur contenu et de leur matériau. Alliant fonction pragmatique et sémantique donc, le noir ici, drastique, fait d'abord le contexte; il recouvre l'ensemble des murs, le plafond et masque hermétiquement les fenêtres. Avec ses limites physiques gommées, cette exposition réunit le travail de six artistes et compte comme seule source notable de lumière l'oeuvre en néon de Mathieu Beauséjour, un énoncé textuel qui donne à lire: «Hello darkness my old friend».

    Avec ce vers tiré de la chanson The Sound of Silence de Simon & Garfunkel, l'oeuvre de Beauséjour évoque les bienfaits de la noirceur, propice à l'introspection. Le dispositif et le propos sont autoréférentiels dans la mesure où l'oeuvre produit sa propre lumière, à la manière des énoncés linguistiques du très conceptuel Joseph Kosuth. Tiré de la nuit, inspiré d'un rêve, l'énoncé trouve un écho dans la toile de Jean-François Lauda tout à côté. Ses frêles et irrégulières rayures pastel rappellent le motif d'une literie fanée et s'animent sous le regard en exerçant une tension formelle.

    Le regard est d'ailleurs pris à partie dans l'ensemble de l'exposition. Il l'est physiquement, bien sûr, entravé par la noirceur dans son activité de perception. Il l'est aussi symboliquement pour remettre en question l'autorité de son régime, longtemps exercé en art, et dans plusieurs autres domaines. Dans l'astronomie, par exemple, pointé par Mathieu Latulippe qui reconstitue, à petite échelle, le télescope spatial Hobble, une machine conçue pour fouiller des yeux le cosmos. L'engin bricolé par l'artiste propose une image ambiguë de la Terre baignant dans une lumière solaire.

    Ni vu ni connu


    Le dispositif mimé par La déposition #2 d'Emmanuelle Léonard est quant à lui celui des miroirs sans tain employé par la police pour procéder à des observations à l'insu de l'observé. Le personnage de la policière, interprété par une comédienne de l'École nationale de police, apparaît subtilement derrière la surface, nous toise ou s'esclaffe. On ne sait trop finalement si ce n'est pas elle qui se trouve mise en boîte, prisonnière de son dispositif visuel dont la prétendue objectivité se confond dans l'exercice de simulation mené par une professionnelle du jeu.

    Le projet de Karen Trask sonde davantage la sphère de l'intimité et de ses rapports affectifs en convoquant le sens tactile. Dans une projection au mur, une main flatte une silhouette masculine qu'elle ne semble jamais affecter tandis que, à côté, une structure en corolle recouverte de fourrure synthétique appelle un geste de même nature, mais se laisse surtout apprécier par la vue. Au fur et à mesure, le regard décèle un paysage miniature, configuré par la présence de lumières LED. Moins abouti, cet élément sculptural s'ajoute peut-être inutilement à la projection dont la facture sera par ailleurs transformée progressivement par l'artiste au cours des semaines.

    Expo-labo


    C'est l'ensemble de l'exposition qui est appelé à évoluer d'ici la fin. Il est même question que le néon de Beauséjour, ici maître éclaireur, s'évanouisse peu à peu dans la noirceur emportant avec lui d'autres éléments des oeuvres présentées. Ce faisant, le concept de l'exposition matérialise, par la polarité lumière et obscurité, la relation implicite entre les oeuvres que le geste d'exposer produit. Il reporte aussi davantage l'attention sur les autres sens, quitte à miner complètement la perception visuelle.

    Du reste, c'est l'ouïe que la noirceur réveille particulièrement, d'autant que, dans cet espace cloisonné, se fait entendre une pièce sonore de Jean-François Lauda qu'il faut prendre le temps d'écouter. Elle semble provenir de la paroi donnant sur l'extérieur du bâtiment et se mêle aux rumeurs indistinctes de la ville, faisant parfois imaginer ce qui n'est pas là. Ne pouvant vérifier avec les yeux, ces impressions s'avèrent tenaces et troublantes.

    Préparée dans le cadre du volet «Réflexion critique» de la galerie Les Territoires, cette exposition se présente comme un laboratoire, statut qu'elle assume pleinement. Elle découle de bonnes intuitions, mais aussi d'approximations, et se propose justement de pousser la réflexion en apportant des modifications qui restent encore à déterminer et en tenant une table ronde, le 3 décembre à 15h, en compagnie notamment de l'historien de l'art Jean-Philippe Uzel et de la conservatrice Marie-Claude Landry.

    ***

    Collaboratrice du Devoir













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