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    Les archi-féministes s'exposent chez Optica

    Le féminisme artistique décliné sur quatre décennies

    12 novembre 2011 |Jérôme Delgado | Arts visuels
    Sorel Cohen, Untitled (The Shape of Gesture)<br />
    Photo: Source Winnipeg Art Gallery Sorel Cohen, Untitled (The Shape of Gesture)
    Archi-féministes ! Archiver le corps
    Centre Optica, 372, rue Sainte-Catherine Ouest, local 508
    Jusqu'au 17 décembre
    À bout de souffle, le féminisme artistique? Après quatre décennies de combats, on pourrait s'y attendre. Eh bien non, si l'on se fie à l'exposition qu'on vernit cet après-midi au centre Optica. Le courant se porte même très bien. On n'y annonce pas de simples militantes, mais des «archi-féministes».

    Elles ont pour nom Suzie Lake, Sorel Cohen, Jana Sterbak, figures historiques. L'expo comprend aussi des plus jeunes: Claire Savoie, Raphaëlle de Groot et Olivia Boudreau. Le féminisme couvre large. La plus ancienne oeuvre, l'emblématique A Genuine Simulation of... no. 2, où Lake fait de la séance de maquillage un art performatif, date de 1974; la plus récente, Le mur de Boudreau, vidéo animée d'un plan unique presque monochrome blanc, date de 2010.

    Le féminisme n'est pas à bout de souffle, mais il demeure une étiquette lourde à porter. Olivia Boudreau assure avoir un esprit féministe. Dans la vie, pas au travail. Si elle a accepté de jouer les «archi-féministes», c'est parce que l'expo a des nuances dans l'aile, plutôt que du plomb.

    «On voit de l'art féministe dès qu'une femme travaille sur le corps, dit la jeune trentenaire. J'ai une démarche conceptuelle à laquelle j'insuffle un peu de sensualité. [Le mur] est une oeuvre sur les surfaces et sur le dévoilement, idées en relation avec les images et le temps nécessaire pour [les] voir. Je ne travaille pas sur des questions féministes.»

    Et alors, le féminisme?

    C'est un peu par provocation si l'expo s'intitule Archi-féministes!, point d'exclamation compris. Il ne s'agit pas de considérer les artistes comme plus féministes que jamais, mais de revoir le mouvement à travers les archives d'Optica. Ou de revoir l'histoire du centre d'artistes fondé en 1972 à travers une perspective féministe. Une première ici, qui s'inscrit dans la foulée d'expos telles que Elles (2009-2011) du centre Georges-Pompidou ou Global Feminisms (2007) du Brooklyn Museum.

    Six artistes, huit oeuvres et... trois commissaires: Marie-Josée Lafortune, directrice d'Optica, Thérèse St-Gelais, professeure d'histoire de l'art à l'UQAM, et Marie-Ève Charron, collègue du Devoir. Le féminisme est une affaire collective.

    Leur projet en est un d'envergure, scindé en deux volets. Le premier, qui ouvre aujourd'hui, porte sur le corps, le second, fin janvier, sur la performance. Dans les deux cas, «on souligne l'apport des femmes à l'histoire d'Optica», dit Marie-Josée Lafortune.

    Fait à noter, Optica n'est pas La Centrale, centre féministe né à la même époque. Marie-Josée Lafortune le reconnaît: l'invisibilité des pratiques des femmes n'était pas une préoccupation pour Optica. C'est l'intérêt pour «l'interdisciplinarité» qui a fait que le centre, aujourd'hui au Belgo, a exposé les Suzy Lake et consoeurs.

    «Par contre, signale la directrice, si on regarde les archives, [on constate que les femmes font] du corps leur moyen de représentation. L'expo montre qu'il s'agissait d'un courant.»

    Pas question pour les commissaires d'Archi-féministes! de s'en tenir à des «artefacts historiques». Elles tenaient aussi à montrer que «ces stratégies se poursuivent chez les nouvelles générations». La lutte continue.

    Un militantisme en filigrane

    «Ce n'est pas vrai que le combat social n'existe plus. Du travail reste à faire, par rapport à l'art, par rapport à la parité des femmes... Il est trop tôt pour parler de post-féminisme», dit Thérèse St-Gelais, spécialiste des questions féministes.

    «Si le printemps arabe aboutit à la charia, à la polygamie, rien n'est réglé», commente, avec une pointe d'ironie, sa collègue Lafortune.

    Sur le plan esthétique, les féministes des années 1970 ont révisé le formalisme «très machiste» en introduisant plusieurs sujets: le corps, la question identitaire, l'autoreprésentation, la subjectivité, les tâches domestiques...

    «Les femmes ont la volonté de travailler dans un monde d'hom-mes de manière singulière, commente Thérèse St-Gelais. Elles travaillent le maquillage, mais remettent en question le formalisme. Elles travaillent le quotidien, mais jouent sur des pseudo-abstractions. Je ne dis pas qu'il s'agit d'un travail féminin. Mais ça réagit à des canons objectifs et sous-entendus masculins.»

    La suite photographique Untitled (The Shape of a Gesture) de Sorel Cohen, qu'Optica a réussi à emprunter à la Winnipeg Art Gallery, le traduit bien. La fastidieuse activité qu'est celle de laver des fenêtres devient de l'«action painting», et les chiffons colorés et mouillés, des pinceaux imbibés de peinture.

    Les commissaires sont con-scientes que le féminisme artistique n'est pas une affaire de militantisme explicite. Elles sont cependant convaincues que la bousculade des années 1970 a ouvert des portes.

    «Peut-être que pour [les artistes d'aujourd'hui], résume la prof de l'UQAM, parler du corps, du quotidien n'est pas du féminisme, parce que ça va de soi. Mais elles ne pourraient pas parler ainsi si ça n'avait pas déjà été fait. Les fem-mes des années 1970 n'avaient pas derrière elles un bagage. Elles sont devenues des modèles.»

    ***

    Collaborateur du Devoir
    Sorel Cohen, Untitled (The Shape of Gesture)<br />
Jana Sterback, Cones on Fingers 1995<br />












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