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    Du béton et d'autres secrets

    La maison de l'architecte Henri Cleinge transforme le matériau brut en jeux d'ombre et de lumière

    10 septembre 2011 |Emmanuelle Vieira | Arts visuels
    Photo: Vittorio Vieira/VEFFIA
    À l'ouest de la Petite Italie, à Montréal, dans un secteur où se côtoient créateurs et ouvriers, l'architecte Henri Cleinge a bâti sa propre maison tout en béton. L'œuvre surprend, autant à l'extérieur qu'à l'intérieur. C'est une ode à la vie, à l'architecture et aux possibilités infinies du béton. Dans ce projet d'une grande élégance et d'une justesse incroyable, la lumière qui caresse des matières authentiques et la vision des perspectives sur l'horizon ocre du jardin nous font voyager à des milliers de kilomètres d'ici.

    Entourée d'un garage, de manufactures en tout genre et d'immeubles résidentiels aux typologies très variées, la maison de la rue Beaumont se fond assez bien dans ce quartier un peu surréaliste. Au premier abord, la masse de béton paraît imposante.

    L'empreinte des panneaux de coffrage et les cercles laissés par les tirants rythment la volumétrie, tandis que la découpe panoramique des fenêtres et le revêtement en acier oxydé donnent une forte personnalité à l'ensemble. Le projet abrite en réalité deux unités d'habitation. L'architecte a choisi d'habiter celle qui donne sur le jardin.

    Une fois poussée la porte d'entrée, on franchit un étroit couloir sombre qui mène vers la lumière. Le passage par cette antichambre permet de faire le vide et d'apprécier par la suite le spectacle du séjour-cathédrale qui se déploie sur six mètres de hauteur. Cadré à l'ouest par un mur en partie vitré et à l'est par une immense surface de béton brut éclairée en hauteur par un puits de lumière de six mètres de long, le séjour procure une sensation de lévitation, comme dans les cathédrales.

    La salle à manger et la cuisine, dans le prolongement de cet espace, ouvrent elles aussi sur le jardin. La vision du mur en acier oxydé de couleur ocre dessine une ligne d'horizon peu habituelle pour Montréal, et le jeu avec les arbres du parc situé en arrière de la cuisine donne l'impression d'être à Rome ou à Buenos Aires...

    Le rez-de-chaussée abrite une chambre et une salle de bain et donne accès au sous-sol et au garage. On atteint l'étage par un escalier qui longe le mur de béton et laisse apparaître une poutre porteuse du plancher. Là-haut, la chambre ouverte sur deux côtés présente le spectacle des toitures en pagaille du quartier, la vue des herbes folles qui poussent et le bleu du ciel omniprésent.

    Un matériau authentique

    Connu des Montréalais pour ses projets contemporains, très justes et chaleureux, Henri Cleinge a notamment conçu le restaurant Soupesoup de la rue Wellington, La Salle à manger de l'avenue du Mont-Royal Est et le bar Le Réservoir rue Duluth Est. Avant d'habiter rue Beaumont, il a d'abord élu domicile rue Saint-Urbain, à un coin de rue de sa maison actuelle. Pionnier dans le quartier, c'est un peu lui qui a lancé le renouveau architectural du secteur.

    Sa résidence de l'époque était d'ailleurs une bouffée d'oxygène pour les amateurs de vraie architecture. Mais, malgré ses façades intéressantes et ses intérieurs de toute beauté, le langage architectural de sa première maison était moins abouti que dans son projet actuel, et les techniques de construction demeuraient somme toute classiques. «Avec le projet de la rue Beaumont, j'ai eu envie d'expérimenter la conception d'une maison entièrement en béton armé coulé sur place», explique Henri Cleinge.

    Cette technique, assez courante en Europe et au Japon, n'est pas du tout employée ici dans la construction résidentielle. Habituellement, les architectes étrangers coulent un mur de béton isolé en plusieurs coulées, c'est-à-dire qu'ils décoffrent, insèrent d'autres isolants et matériaux ou corrigent les défauts, puis ils coffrent et coulent à nouveau.

    Mais pour son projet, Henri Cleinge a relevé le défi de couler le béton en n'effectuant qu'un seul coffrage. L'architecte admet qu'il n'aurait pas fait la même chose avec le projet d'un client, car il n'aurait pas eu droit à l'erreur!

    Entre les deux parois de coffrage, il a dû maintenir l'isolant et, de chaque côté, les couches d'armature. La difficulté consistait à garder armatures et isolants le plus droits possible, car lorsque le béton est coulé, il exerce une pression assez importante sur toutes les parois, ayant tendance à les repousser.

    Le pari a marché et, malgré le stress et les contraintes, l'architecte est satisfait du résultat: «J'aime les matières brutes et j'adore le béton qui, comme le bois ou l'acier Corten, a une vie propre et ne nécessite aucun entretien. Après tout, du béton, c'est une réaction chimique avec de l'eau qui fige l'agrégat et le ciment et qui est comme une pierre liquide qui se durcit. C'est un matériau qui dégage une forme d'authenticité s'il est sagement employé et correctement travaillé.» Et le résultat de l'aventure exprime toute cette audace en beauté.

    La coquille de la maison est entièrement en béton, les sols sont constitués de poutres porteuses aussi en béton et d'une structure en bois qui permet de dissimuler les fils et les tuyaux dans l'entre-plancher. L'enveloppe de béton brut n'est interrompue que par des parois de verre ou des murs en noyer massif, qui dissimulent des rangements dans la cuisine et les autres pièces.

    Les plafonds de la maison sont tous recouverts de cèdre de l'Ouest et le sol est en béton fini au polyuréthane, poli aux accents légèrement beiges. Les autres matériaux nobles et discrets qui ponctuent l'espace sont l'ardoise noire (salles de bain) et les comptoirs en granit noir. À l'extérieur, l'acier Corten vient habiller la façade par endroits, sans aucune fausse note, permettant à l'ensemble de s'exprimer en force.

    Un sentiment de bien-être

    Mais au-delà de toutes ces considérations d'ordre technique, il y a le langage architectural du projet. Henri Cleinge voulait expérimenter le béton, mais de manière réfléchie, pesant le pour et le contre, travaillant son projet en profondeur pour en arriver à un concept limpide qui permet aux espaces, aux volumes, à la lumière et aux matières brutes de vibrer à l'unisson.

    Il y a longtemps que nous n'avions vu un projet aussi beau, non seulement en apparence, mais aussi en profondeur. Le vide omniprésent, les jeux de lumière et d'ombre, le contraste du béton et du bois, les emboîtements des volumes qui se referment ou se déploient en hauteur ou à l'horizontale... tout sonne juste, tout est équilibré, comme dans l'univers.

    La maison, en plus d'offrir un abri et ses fonctionnalités habituelles, crée un sentiment de bien-être intense. On s'y sent vivant, enrichi de quelque chose qui nous dépasse. Le projet est d'ordre monastique, ou japonais; d'ailleurs, les deux se rejoignent souvent. L'architecture, accomplie à la perfection, dépasse son propre langage pour nous amener dans un autre univers, d'ordre plus spirituel et conceptuel.

    Avec cette conception, Henri Cleinge se révèle un peu. Elle lui a permis de se dépasser, architecturalement parlant, mais sur l'aspect humain également: «Choisir un matériau comme le béton coulé m'a permis de cadrer mon exploration, dit l'architecte. Je me suis demandé ce que signifiait pour moi une maison en béton, à Montréal, dans ce quartier, sur ce site... J'ai travaillé sur la modulation du cube, le sens des matériaux, l'équilibre entre le plein et le vide. Le béton procure une très forte personnalité au projet, une présence, une masse solidement ancrée qui a du sens. Je ne crois pas que j'aurais pu obtenir le même effet avec des panneaux de béton préfabriqué.»

    À l'image de certains des grands architectes du béton qui l'ont inspiré — Tadao Ando, Peter Zumthor et Valerio Ogliati —, Henri Cleinge a rejoint le clan des grands. Lui qui aime tant la discrétion et qui tente toujours de s'effacer, il parvient au contraire à briller avec le dépouillement, la géométrie simple, les matériaux bruts, l'extrême rigueur et le rapport à la nature que lui inspirent le Japon traditionnel et l'Italie.

    Pas d'artifices ni de raccords dans son monde, car ce qui compte, c'est que l'architecture arrive à exprimer, dans un espace assez humble, l'infiniment grand dans lequel construction, nature et esprit ne font qu'un.

    ***

    Collaboratrice du Devoir
    La chambre ouverte sur deux côtés offre le spectacle des toitures en pagaille du quartier. On accède à l’étage par un escalier qui longe le mur de béton et qui laisse apparaître une poutre porteuse. L’œuvre surprend, autant à l’extérieur qu’à l’intérieur.<br />












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