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    La boîte noire d'Antoine Desilets

    8 septembre 2011 | Jean-François Nadeau - Historien et directeur des pages culturelles du Devoir | Arts visuels
    Le photographe Antoine Desilets.<br />
    Photo : Jeanine Alain Le photographe Antoine Desilets.
    Dans ce numéro spécial du Devoir qui fait la part belle à la photographie à l'occasion du Wolrd Press Photo 2011, nous publions des extraits de Antoine Desilets photographe. Trente ans d'images (Luc Desilets, Guy Saint-Jean éditeur, 2011). Jean-François Nadeau a rédigé la présentation figurant dans ce livre consacré à l'un des phares de la photographie de presse au Québec.

    Au Québec, mais aussi dans d'autres pays francophones, l'influence d'Antoine Desilets sur la popularisation de la photographie sera majeure. Ses livres pratiques ont beaucoup circulé. Ils ont même largement contribué à assurer la fortune de leur éditeur.

    Dans les années 1960, Antoine Desilets reçut au moins 70 prix liés à son travail, sans jamais en faire vraiment de cas. Il est élu à répétition «photographe de l'année» par la National Press Photographers Association. Aux Pays-Bas, il obtient une mention spéciale lors du World Press Photo.

    Un prix de photographie porte désormais le nom d'Antoine Desilets, un nom qui résonne toujours à l'esprit des photographes comme une vraie et solide référence. En fait, cet homme qui ne s'est jamais pris pour un monument en est tout de même devenu un. Et de son vivant. [...]

    Une influence indéniable

    Au début des années 1960, dans la presse québécoise, la photographie apparaît soudain très importante, tandis qu'on la négligeait volontiers auparavant. L'influence d'Antoine Desilets sur ce changement de mentalité n'est pas mineure.

    Dans les journaux et les magazines, on claironne vite bien fort pour faire savoir que telle ou telle photo publiée en marge d'un article est l'oeuvre du fameux Antoine Desilets. [...]

    Comment en arrive-t-il un jour à La Presse? «Mon père appartenait à la Patente. C'était un nationaliste. Le directeur du magazine à La Presse était aussi membre de l'Ordre de Jacques-Cartier et il avait entendu parler de moi. Et c'est ainsi qu'il m'a donné ma chance.» C'est dans ce magazine, en marge du journal lui-même, que le photographe prend son envol et devient très connu. «Il n'y avait pas beaucoup de photographes de presse à l'époque qui avaient une formation aussi solide que moi. Je me suis vite fait remarquer. Le magazine me convenait mieux que le journal. J'avais le temps d'y développer un sujet et de rendre compte de mon travail à l'aide de plusieurs photos.» Son premier reportage, consacré à un service d'ambulance opéré par la police de Montréal, est publié le 30 septembre 1961. Il compte plusieurs photographies en couleurs. [...]

    Desilets va publier des livres, plusieurs livres, les premiers du genre au Canada français. Ses ouvrages paraissent au moment même où la photographie connaît, auprès d'un public nouveau, celui du baby-boom, un essor formidable. Les appareils photo, désormais plus faciles à utiliser, encouragent ce développement. Les guides pratiques de Desilets arrivent à point nommé. [...]

    Regard serein sur la vie

    Rien d'étonnant à ce que Desilets partage avec plusieurs de ces grands photographes du temps une approche humaniste. La réalité dans ses photos est presque toujours dénuée d'idéologie. Ses photos ne sont pas empreintes d'angoisse ou porteuses d'un message social prédéfini. Son regard est serein, comme le montrent d'ailleurs nombre de photos où il croque sur le vif des enfants, souvent les siens, ou des scènes qui font sourire.

    À la fin des années 1950, au moment où Desilets entre sur la grande scène de la photographie professionnelle, la place est pour ainsi dire libre. Et il l'occupe très volontiers bien vite. «J'étais excessif! La photographie était pour moi une passion de tous les instants. Les autres photographes me regardaient comme si j'étais une sorte d'extraterrestre. Les gars, après le travail, laissaient leurs appareils au journal. Pas moi. Je l'apportais partout. Je n'arrêtais pas.»

    La vie ressemble pour lui à un long film dans lequel on peut circuler à loisir. «J'aimais bien me lever le matin et sortir, marcher dans la rue avec mon appareil. Je voyais alors devant moi un immense théâtre, un long film avec des comédiens où il suffisait de choisir les scènes que l'on voulait garder pour soi.»

    L'importance du regard

    Pendant des années, il note des photos qu'il lui faudra faire lorsque la lumière ou le temps sera meilleur en tel et tel lieu. «J'écrivais alors dans un calepin que j'avais vu ceci ou cela, qu'il me faudrait y revenir pour faire telle ou telle photo alors que la lumière du jour serait à telle inclinaison... J'étais sans cesse appelé par une nouvelle photo. Je ne pensais qu'à ça, tout le temps, sans arrêt.»

    Il utilise pendant des années son Nikon SP, un appareil de type télémétrique, l'équivalent japonais du Leica si cher aux photographes de l'époque. Plus tard, il utilisera d'autres modèles de type Reflex, sans jamais délaisser son bon vieux télémétrique. «Je l'ai abandonné seulement lorsqu'il est devenu impossible de le réparer.» En fait, Antoine Desilets ne se formalisera jamais vraiment du matériel utilisé. «L'appareil photo n'a jamais vraiment trop compté pour moi.» Ce qui compte, répète-t-il, c'est le regard, c'est la photo. Dès qu'il est certain de la qualité de son équipement, cela lui suffit. Il ne s'en préoccupe plus. [...]

    Les photos de Desilets, très variées, proposent une vision anecdotique du monde social, comme on peut s'y attendre de la part d'un photographe dédié tout entier au reportage, donc au sujet qu'impose l'actualité changeante du jour. Antoine Desilets est là comme premier témoin du réel. Il est solidement accroché à l'idée de rendre compte du réel, mais il ne refuse pas pour autant l'expression de son imaginaire. Plusieurs de ses photos, réalisées parfois en marge de ses affectations, il est vrai, le montrent bien.

    Une rencontre inoubliable

    Le seul parti pris apparent dans son travail est celui de la sincérité. Comme chez les humanistes français, dont il s'inspire en partie, il ne s'emploie pas à dénoncer des situations politiques, culturelles ou sociales. Ses photos ne sont pas militantes, règle générale. [...]

    La première fois où j'ai pour ainsi dire rencontré Antoine Desilets, c'était dans le sous-sol de la maison d'un jeune camarade de classe. Je devais avoir 10 ou 11 ans. Je me souviens que, dans cet espace aménagé avec du tapis et des planches de pin, trônait une petite étagère dans laquelle étaient rangés des livres de Desilets. Sans les connaître, ces ouvrages m'étaient tout de même familiers dans la mesure où je les voyais aussi ailleurs, ne serait-ce que dans des présentoirs et dans la publicité. Desilets était alors omniprésent. Il se promenait de station de radio en station de télévision, et de station de télévision en salle de rédaction. On l'entendait et on le voyait à loisir, tout comme ses livres. Il était une vedette. Et cela, même un gamin le savait.

    Ce jour-là, à l'occasion d'une pause dans nos jeux d'enfant, je m'étais pris à feuilleter un de ses ouvrages. J'ai ouvert un livre au hasard, en laissant courir mon regard sur les images. Je me souviens m'être demandé — de façon plus confuse que je l'exprime ici — comment une image arrachée au réel en une fraction de seconde pouvait rejaillir ensuite d'une boîte noire tout en étant marquée distinctement par l'oeil qui l'avait réalisée. [...]

    ***

    Jean-François Nadeau - Historien et directeur des pages culturelles du Devoir
    Le photographe Antoine Desilets.<br />
Dessous, le conflit de sept mois au quotidien La Presse en 1971 use le moral... et le reste.<br />
L’œil de Desilets capte une réalité sociale sous forme de paradoxe, livrant au passage une magnifique leçon de bonté.<br />
Les photos de Desilets, très variées, proposent une vision anecdotique du monde social.<br />
     
     
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