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    35 ans après le démantèlement de Corridart - En souvenir d'un grave cas de censure

    14 juillet 2011 |René Goyette, journaliste pour zone-art.ca et Kevin McKenna, artiste de Corridart | Arts visuels
    Corridart, l’exposition culturelle organisée pour les Jeux olympiques, démantelée par des employés de la Ville de Montréal durant la nuit du 13 juillet 1976.<br />
    Photo: Source Yvon Boulerice Corridart, l’exposition culturelle organisée pour les Jeux olympiques, démantelée par des employés de la Ville de Montréal durant la nuit du 13 juillet 1976.
    Quelques jours avant l'ouverture officielle des Jeux olympiques de Montréal en 1976, Corridart, l'exposition culturelle organisée par le Comité organisateur des Jeux (COJO), a été démantelée par des employés de la Ville de Montréal durant la nuit du 13 juillet et pendant les jours qui suivirent. Les œuvres saisies furent envoyées à la fourrière municipale. Cette action clandestine, contraire aux principes démocratiques vantés par nos politiciens de l'époque et ordonnée par le maire Jean Drapeau, a eu lieu sans préavis et sans justification valable ni légale.

    Corridart, une exposition extérieure temporaire à grande échelle, installée des deux côtés de la rue Sherbrooke sur près de neuf kilomètres, se préparait à recevoir les regards «du monde entier» — expression à la mode encore de nos jours durant chaque célébration olympique. Corridart offrirait non seulement une occasion unique de reconnaissance des talents artistiques en arts visuels et arts de la scène, mais serait aussi une vitrine de notre histoire, de nos luttes et de notre identité par le biais de photos historiques agrandies et installées sur de nombreux échafaudages jaunes commandés par le COJO. Des textes accompagnaient les images tandis que de gros doigts de plastique orange — faisant aussi partie du concept de l'artiste architecte de renom Melvin Charney — attiraient les regards vers divers lieux d'intérêt. Des oeuvres individuelles étaient parsemées çà et là le long du parcours.

    Malgré les nombreuses déclarations de soutien et de solidarité de la part des politiciens et du grand public, ainsi que l'acharnement des artistes, les oeuvres demeurèrent confisquées durant une quarantaine de jours sans que les demandeurs puissent en évaluer les dommages et pouvoir ainsi entamer des procédures judiciaires.

    Une fois les Jeux terminés, la Ville ouvrit les portes de sa fourrière, tandis que les artistes coordonnaient leurs efforts sur le front légal. Toutes les oeuvres étaient endommagées, certaines avaient disparu. Treize des artistes concernés ont ensuite intenté des poursuites au civil contre la Ville, le COJO et le gouvernement du Québec.

    Serait-ce possible aujourd'hui?

    Trente-cinq ans après le plus gros cas de censure d'art public au Canada, on peut se demander si aujourd'hui une pareille agression pourrait encore avoir lieu. Il nous vient à l'esprit qu'avec Internet et les communications instantanées, la démolition d'une exposition de cette envergure, même en pleine nuit, générerait un tollé, et rapidement des curieux encombreraient la rue, entravant la besogne des employés de la Ville et des forces de l'ordre en filmant leur action coupable.

    Mais, est-ce qu'aujourd'hui la même exposition engendrerait une pareille réaction des autorités? La réponse, quant à nous, est aussi bien oui que non. Oui, puisque les gouvernements des métropoles sont toujours aussi frileux lorsqu'ils perçoivent une contestation, et que l'appareil répressif de sécurité publique est bien en place, comme on l'a constaté lors du sommet du G20 à Toronto en 2010. De plus, il s'est redéployé autour du paradigme anabolisant de la sécurité nationale, s'accommodant merveilleusement, par un heureux hasard, avec les contraintes, même temporaires, de sûreté des Jeux olympiques. Non, puisque l'espace octroyé à une exposition comme Corridart n'existera plus dans le contexte actuel.

    La société québécoise, elle, aurait bien changé depuis cette époque. Plus tolérante à bien des égards et plus techno, mais avons-nous pour autant véritablement évolué? Qu'en est-il de notre susceptibilité envers les religions des autres, nos politiques de polarisation, notre matérialisme, notre obsession débridée pour le sport, la vitesse ou la violence? De plus, la surabondance d'information a plutôt banalisé le message qui jadis pouvait scandaliser. Les souffrances de notre monde nous sont servies quotidiennement. Serions-nous aujourd'hui immunisés aux malheurs ou aux difficultés des autres?

    Des questions essentielles

    Nos gouvernements successifs souscrivent d'emblée à nos valeurs familiales tout en permettant la déportation d'innocentes familles immigrantes vers des destins sordides. On les écoute discourir sur la liberté d'expression comme étant une de nos valeurs fondamentales. Toutefois, ils sont allergiques aux causes humanitaires liées non seulement à la liberté d'expression, mais à la liberté tout court. Ai Weiwei, artiste contemporain chinois ayant participé à la conception du stade des Jeux olympiques de Pékin en 2008, fut arrêté en avril 2011 sous prétexte d'évasion fiscale. Ses employés aussi furent détenus et interrogés par les policiers chinois, et son atelier fermé. Tandis que Liu Xianbin fut condamné à dix ans de prison pour subversion pour avoir publié des textes favorables à la démocratisation du régime chinois. Pourtant, ici, on ne se gêne pas de se rendre en Chine comme ailleurs pour «brasser des affaires» tout en évitant de leur brasser la cage.

    Aux nombreuses questions philosophiques, toujours actuelles, soulevées par l'affaire Corridart — comment déterminer ce qu'est l'art? L'artiste doit-il dénoncer ou promouvoir? Devrait-il se censurer pour être diffusé? — on doit aussi ajouter des questions plus pragmatiques: comment se peut-il qu'une exposition si importante puisse avoir été confisquée et cadenassée durant quarante jours dans le pays soi-disant le plus libre au monde?

    Le procès

    Quant à lui, le «procès» Corridart dura un mois. De nombreux témoignages furent entendus devant le juge — artistes, experts en arts, représentants du COJO et de la Ville, dont Jean Drapeau lui-même. Les 70 pages du jugement d'Ignace Deslauriers révélèrent les couleurs de ses convictions tout en nous offrant une variété de citations stupéfiantes.

    Après le jugement défavorable du juge Deslauriers, Corridart n'a pas pu créer de précédent en Cour d'appel qui n'aura, finalement, jamais entendu cette cause très bien montée par Me David Appel et Me Pierre Grenier — nos valeureux avocats sans lesquels ce groupe d'artistes n'aurait jamais pu pousser sa lutte si loin dans les dédales de la justice, ni durer dans le temps puisqu'un règlement à l'amiable ne mit fin à la procédure que 12 ans plus tard.

    De cette histoire kafkaïenne d'un bout à l'autre, souvenons-nous qu'à travers les nombreuses embûches juridiques, financières et personnelles, il demeure que les artistes de Corridart se sont battus non seulement pour le principe de la liberté d'expression, mais l'ont fait pendant des années en défendant une exposition qu'ils n'avaient jamais même eu la chance de voir dans son ensemble.

    ***

    René Goyette, journaliste pour zone-art.ca et Kevin McKenna, artiste de Corridart
     
     
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