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Expositions - La redécouverte d'un grand seigneur de l'art québécois : Napoléon Bourassa

14 mai 2011 | Paul Bennett | Arts visuels
<em>Adine et Henri Bourassa, les enfants de l'artiste</em> (vers 1878), huile sur toile. Restaurée récemment par le Centre de conservation du Québec, cette oeuvre montre notamment le fondateur du <em>Devoir</em> vers l'âge de 10 ans.
Photo : MNBAQ, Don de la succession Bourassa en 1941 Adine et Henri Bourassa, les enfants de l'artiste (vers 1878), huile sur toile. Restaurée récemment par le Centre de conservation du Québec, cette oeuvre montre notamment le fondateur du Devoir vers l'âge de 10 ans.
Napoléon Bourassa - La quête de l'idéal
Musée national des beaux-arts du Québec
Parc des Champs-de-Bataille, Québec
Jusqu'au 15 janvier 2012
La très belle rétrospective consacrée par le Musée national des beaux-arts du Québec à Napoléon Bourassa (1827-1916) parviendra-t-elle, pres-que 100 ans après sa mort, à conjurer le mauvais sort qui a grevé tant la carrière que l'œuvre de cet artiste et intellectuel exigeant et ambitieux, relégué dans l'ombre de son beau-père, Louis-Joseph Papineau, de son fils Henri, fondateur du Devoir, et de son élève, le sculpteur Louis-Philippe Hébert?

Les quelque 160 tableaux, sculptures, dessins, études et plans d'architecte exposés jusqu'en janvier 2012 dans deux salles du Musée des Plaines devraient enfin permettre à chacun d'apprécier à sa juste valeur le talent indéniable de cet artiste polyvalent, également romancier, conférencier et critique d'art, dont les projets grandioses, telle la décoration de la cathédrale de Saint-Hyacinthe ou du Palais législatif à Québec, sont le plus souvent restés à l'état d'ébauche en raison du manque de soutien et de vision des autorités publiques et religieuses de l'époque.

Tombée dans l'oubli après sa disparition, la production de Napoléon Bourassa, léguée par son fils Henri au Musée du Québec en 1941, est longtemps restée confinée dans les entrepôts de cette institution ainsi que sur les murs de quelques établissements religieux, sans jamais connaître de large diffusion, si l'on excepte son célèbre portrait de Louis-Joseph Papineau, quel-ques tableaux de genre, tels que Les Petits Pêcheurs, et son oeuvre maîtresse, L'Apothéose de Christophe Colomb, dévoilée seulement en 1983 après avoir été soustraite aux regards... depuis 1917.

Grâce au travail patient de Mario Béland, conservateur de l'art ancien au MNBAQ et commissaire de l'exposition, et de ses deux complices, Anne-Élisabeth Vallée et Paul Bourassa, le grand public peut enfin reconnaître chez Napoléon Bourassa le dessinateur virtuose, peut-être le plus remarquable de son époque selon M. Béland, le portraitiste raffiné et, surtout, le concepteur de dizaines de monuments, de plans et de décors d'églises et d'édifices publics qui, s'ils ne furent pas toujours réalisés, n'en ont pas moins laissé dans leur sillage une mine inexploitée d'esquisses, d'études et de dessins préparatoires d'une variété, d'une richesse d'invention et d'une finesse de détail simplement prodigieuses. Notons que les oeuvres sur papier seront toutes changées à mi-parcours de l'exposition, à la fin d'août, pour des raisons de conservation.

Parcours de l'exposition

Peintre académique au sens le plus noble du terme, c'est-à-dire d'un art au service d'un idéal éthique et religieux, Napoléon Bourassa rêva toute sa vie de réaliser des oeuvres grandioses à la mémoire des hommes et des faits glorieux de l'histoire nationale et religieuse, comme en témoignent son grand tableau allégorique inachevé L'Apothéose de Christophe Colomb, ou encore l'église Notre-Dame-de-Lourdes, face à l'ancienne église Saint-Jacques, rue Sainte-Catherine à Montréal, dont il a conçu à la fois l'architecture et les décors. Mais, pour subvenir à ses besoins, Bourassa dut le plus souvent se résigner à investir ses efforts dans ce qu'il appelait de «jolis riens», ces genres mineurs qu'étaient pour lui le portrait ou les scènes de genre. Aussi les quelques petits paysages et les scènes de genre regroupés dans la première salle de l'exposition sont-ils en général d'une banalité décevante.

Il en va tout autrement des portraits, surtout ceux de sa famille et de son entourage, qui sont l'oeuvre d'un véritable virtuose, même s'ils lui demandaient, de son propre aveu, beaucoup de temps en raison de son perfectionnisme. Le pastel de sa fille Augustine et le portrait intimiste de ses enfants Adine et Henri, peint vers 1878, sont bouleversants de vérité et de lyrisme. Parmi les dizaines de portraits d'ecclésiastiques réalisés sur commande, le Musée n'en a heureusement retenu que quatre, qui démontrent toutefois que le peintre a bien retenu les leçons de son maître, Théophile Hamel, ainsi que de son «modèle» européen, Dominique Ingres.

Si les quelques compositions religieuses de Bourassa, à l'exception d'une très belle Déposition de croix (1866-1867) appartenant aux Sulpiciens, demeurent conventionnelles, les peintures allégoriques qu'il fit dans les années 1890, en particulier La Peinture mystique, captivent l'attention par leur profondeur d'inspiration et leur facture extrêmement soignée.

Mais au-delà de ces «pièces de résistance», le visiteur attentif aura plaisir à s'attarder sur les dizaines d'études de tête (aquarelles, lavis, encres), les plans et les dessins préparatoires à tous ces monuments, meubles et décors d'église qui accaparèrent la majeure partie de la carrière de ce touche-à-tout atypique. Presque tous ces dessins sont de pures merveilles d'inventivité et de précision, tel ce projet hallucinant de chaire de prédication pour la cathédrale de Saint-Hyacinthe.

La deuxième salle de l'exposition est entièrement consacrée au projet décoratif de Bourassa pour le Palais législatif, dont seuls subsistent des études intrigantes pour Le Naufrage de l'Auguste et, bien sûr, son testament, la monumentale Apothéose de Christophe Colomb, dont le carton — il n'en reste que des fragments — avait été montré à l'Exposition universelle de Paris en 1867 et que l'artiste transféra sur toile vers la fin de sa vie, de 1905 à 1912. Le Musée présente aussi les études préparatoires pour quelques-uns des 69 personnages de ce tableau mythique resté inachevé, «à l'image du parcours de Napoléon Bourassa, marqué par les plus grandes espérances sans aboutir, sur le plan de la reconnaissance publique, ni de son vivant, ni après sa mort», comme le souligne Mario Béland dans l'imposant et très beau catalogue qui accompagne l'exposition.

La rétrospective Napoléon Bourassa - La quête d'un idéal, dont la présentation soignée et aérée séduit, rend enfin justice à ce grand seigneur de l'histoire de l'art québécois et à son oeuvre qui, malgré son académisme trop souvent convenu, peut encore susciter aujourd'hui curiosité et admiration, et même émouvoir, vraiment.

***

Quelques dates importantes


21 octobre 1827: naissance de Napoléon Bourassa à L'Acadie.

17 septembre 1857: Bourassa épouse, à Montebello, Azélie Papineau, fille cadette de Louis-Joseph Papineau.

Mai 1869: il reçoit la commande du décor de la chapelle Nazareth, dans l'asile pour aveugles et miséreux du même nom, lequel asile sera détruit au début des années 1960 pour faire place à l'actuelle Place des Arts.

Septembre 1872: il dessine les plans de la future chapelle Notre-Dame-de-Lourdes, qui sera érigée sur un terrain de la rue Sainte-Catherine, à Montréal. Ce projet d'envergure l'occupera pendant dix ans.

1911: proposition de vente au gouvernement fédéral de L'Apothéose de Christophe Colomb, laquelle est refusée l'année suivante.

27 août 1916: Napoléon Bourassa décède chez son fils Henri, à Lachenaie.
<em>Adine et Henri Bourassa, les enfants de l'artiste</em> (vers 1878), huile sur toile. Restaurée récemment par le Centre de conservation du Québec, cette oeuvre montre notamment le fondateur du <em>Devoir</em> vers l'âge de 10 ans. <br />
Louis-Joseph Papineau, beau-père de l'artiste, 1858. Huile sur toile. <br />
Les petits pêcheurs, vers 1865. Huile sur toile. <br />
<em>Déborah, poncif mis au carreau pour la décoration de la Chapelle Notre-Dame-de-Lourdes, Montréal</em> (détail), entre 1877 et 1880. Fusain et rehauts de craie sur papier. <br />
<em>Etude pour «L'Apothéose de Christophe Colomb»</em>, entre 1864 et 1866. Pastel et mine de plomb sur papier. <br />
<em>L'Apothéose de Christophe Colomb (1905-1912)</em>, huile sur toile en grisaille. Cette immense toile (484 x 734 cm) se présente comme un panthéon de grands personnages de l'histoire universelle, mais surtout des Amériques, réunis en hommage à Christophe Colomb (au centre, en haut du tableau, couronné par le personnage allégorique de la Gloire). En bas à droite, on peut reconnaître Louis-Joseph Papineau, Georges-Étienne Cartier et Louis-Hippolyte La Fontaine. <br />
<em>Chapelle Notre-Dame-de-Lourdes, Montréal</em>, Élévation de la facade, mars 1873. Encre, aquarelle et rehauts de gouache sur papier collé sur papier. <br />
 
 
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