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    Les dénonciations de Marc Séguin

    23 avril 2011 | Annie Cohen-Solal | Arts visuels
    Marc Séguin, Civil Death, 2011<br />
    Photo : Source Mike Weiss Gallery de New York Marc Séguin, Civil Death, 2011
    Failures
    Oeuvres de Marc Séguin présentées à la Mike Weiss Gallery de New York.
    Jusqu'au 30 avril.
    New York — Il m'est arrivé une étrange aventure, alors que je découvrais avec enthousiasme l'œuvre de Marc Séguin, une aventure à laquelle auraient survécu peu d'artistes... En sortant de la galerie Mike Weiss, galvanisée par ce que je venais de voir, par ce que je venais d'entendre de la bouche de l'excellent galeriste, je me préparais à écrire mon papier, lorsque j'ai été sollicitée pour éditer, en urgence, le catalogue de l'exposition Picasso et Marie-Thérèse: l'amour fou, qui vient d'ouvrir chez Gagosian. Cela a pris plus de temps que prévu, et c'est seulement une semaine plus tard, après cet «intermède Picasso», que j'ai pu me remettre à la rédaction de mon article sur Marc Séguin. Combien de peintres auraient survécu à un tel massif contretemps? Je ne sais, fort peu sans doute, mais il est clair que Marc Séguin est de ceux-là!

    Mise à nu et décapage

    Failures, l'exposition de Marc Séguin, tranche avec celles que l'on voit ces jours-ci à Chelsea. J'ai tout de suite été accrochée par une force, une ironie, une critique sociale qui ne prennent aucun détour. Par la rencontre sur les toiles de personnages inattendus, mais issus de notre mémoire collective, tout d'abord, jetés les uns avec les autres et forcés de se rencontrer dans un pot-pourri salutaire: Lee Harvey Oswald, un pape, Roman Abramovic, un corbeau empaillé, des généraux nazis, Julian Assange, sainte Thérèse d'Avila. Par un monde en noir et blanc, ensuite, avec les barbouillages rouges, la voix de l'artiste, comme autant de dénonciations de scandales inacceptables: une église dévastée, un confessionnal, un camp de concentration abandonné. Par l'incongruité des médias utilisés, enfin: goudron, charbon, cendres, immense crâne en plumes blanches, photos retouchées, oiseau épinglé à même la toile, plan d'attaque militaire. Par l'humour tragique et l'ironie gothique qui s'en dégagent et qui semblent crier: Welcome to the world of Marc Séguin!

    Le monde de Marc Séguin est directement issu, me semble-t-il, de cette société québécoise aux blessures multiples, dont j'avais fait la connaissance en novembre 1985, lors de la sortie de ma biographie de Sartre. J'avais été alors frappée par la violence des témoignages de mes interlocuteurs contre la colonisation de l'Angleterre et l'hypocrisie de l'Église catholique locale. Et Sartre, qui avait été mis à l'index par l'enseignement confessionnel, ai-je alors appris, y était devenu, pour mes interlocuteurs, l'arme suprême de résistance. Si l'oeuvre plastique de Marc Séguin me semble directement issue de cette mouvance, c'est parce qu'elle porte une dénonciation au vitriol du mal, de l'hypocrisie, une mise à nu des convenances, et qu'elle entreprend un travail de décapage impressionnant. Dans mes efforts pour approcher son monde plus avant, j'ai cherché des documents, des informations, et trouvé un entretien de l'artiste datant de 2008, autour d'une série sur les papes, avec des formules particulièrement puissantes qui m'ont beaucoup plu et ont éclairé ma quête.

    «J'ai été élevé avec ces gens / les prêtres. / Je pensais qu'ils avaient une ligne directe avec Dieu. C'est cela que l'on nous disait. Mais, en fait, ce sont des hommes, c'est une corporation comme une autre, dans laquelle il faut parler six ou sept langues étrangères et dans laquelle on grimpe les échelons, comme dans toute corporation. C'est cela leur vérité, une vérité qu'ils ont tenté de nous cacher pendant des années, pendant des siècles — mais maintenant c'est fini. L'infaillibilité est un concept très, très dangereux.»

    Mais peut-être sont-ce ses références à l'occupation nazie en France pendant la Deuxième Guerre mondiale auxquelles j'ai été le plus sensible. Séguin se réfère par exemple aux événements d'Oradour-sur-Glane, une petite ville tranquille près de Limoges où, le 10 juin 1944, quatre jours après le débarquement allié en Normandie, une division de la Waffen SS a froidement massacré les 642 habitants de la ville: hommes suppliciés puis mitraillés tout d'abord, femmes et enfants enfermés dans l'église puis fusillés, asphyxiés, étouffés, gazés: le Mal absolu. Reproduisant une photo de cette église en ruine, Séguin y ajoute ses traces rouges comme pour lancer: si l'église est soi-disant un lieu de prières, un lieu protégé et abrité, comment intégrer l'atrocité d'Oradour?

    J'ai aussi trouvé impressionnant son cadrage de cinq généraux nazis tranquilles, embués dans leur bonne conscience, mais dénoncés par son titre: Circle of Animals. J'ai été bouleversée par la voix de Marc Séguin, artiste engagé, qui arrache les masques, accumule les exemples, lance ses attaques et nous embarque avec lui dans une dénonciation salutaire des échecs de nos sociétés bien-pensantes. N'y a-t-il pas dans le travail de Séguin une évidente parenté avec une autre voix implacable lorsqu'en 1944 Sartre, dénonçant la collusion fasciste des écrivains français comme Céline ou Brasillach, les stigmatisait comme des «ténors dénués de talent»? «Isolés, méprisés, terroristes terrorisés, asservis sans espoir aux Allemands, écrivait-il encore, dès que leur voix s'élève, elle grelotte dans le silence, elle leur fait peur.»

    ***

    Collaboration spéciale
    Marc Séguin, Civil Death, 2011<br />
Marc Séguin, Circle of Animals, 2011<br />
Marc Séguin, Confessions, 2011<br />
     
     
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