vendredi 25 mai 2012 Dernière mise à jour 09h47
fermer

Connexion au Devoir.com

Mot de passe oublié?


Chercher

Inscrivez-vous (gratuit)
Mot de passe oublié?
Abonné papier? Connexion
S'abonner au Devoir
Publicité

Lumières neuves au temps de la Grande Noirceur

Isabelle Porter   9 mars 2011  Arts visuels
Connu du public comme peintre et graveur, Albert Dumouchel (1916-1971) fut aussi un photographe qui, avec d’autres, transforma le regard en photographie au cours des années 1950 (photo: L'oiseau en cage, 1953).<br />
Photo : Photo Albert Dumouchel
Connu du public comme peintre et graveur, Albert Dumouchel (1916-1971) fut aussi un photographe qui, avec d’autres, transforma le regard en photographie au cours des années 1950 (photo: L'oiseau en cage, 1953).

À retenir

    Photographes rebelles à l'époque de la Grande Noirceur (1937-1961)
    Du 9 mars au 22 mai
    Maison Hamel-Bruneau, 2608, chemin Saint-Louis, Québec
À Québec, une exposition intitulée Photographes rebelles à l'époque de la Grande Noirceur permet de découvrir un pan méconnu de l'histoire de l'art au Québec.

Québec — La maison Hamel-Bruneau est l'hôte depuis hier d'une fascinante exposition sur des photographes rebelles de l'époque duplessiste. Tantôt abstraites, étranges, métaphoriques ou érotiques, ces oeuvres fascinent à la fois par l'audace qui les a vues naître à l'époque et par leur puissance évocatrice.

Ils s'appellent Jean-Paul Mousseau, Albert Dumouchel, Gordon Webber, Omer Parent, Rodolphe de Repentigny, Jean-Pierre Beaudin, Guy Borremans, Michel Brault, Conrad Tremblay et Vittorio Fiorucci.

L'un d'eux est connu comme signataire du Refus global (Mousseau), d'autres pour leur cinéma (Brault) ou leurs photos d'art (Borremans). Ce n'était pas un groupe organisé, mais ils ont en commun d'avoir repoussé les limites de l'art photographique en dépit de la Grande Noirceur, terme qui prend vraiment ici tout son sens.

La plupart des 86 oeuvres présentées n'ont pas été exposées depuis les années 1950 et étaient tombées dans l'oubli, explique le jeune commissaire de l'exposition, Sébastien Hudon. «Longtemps, la photographie a été considérée comme une forme d'art secondaire, voire tertiaire, après la peinture, l'aquarelle, la gravure et les oeuvres sur papier. Ça ne fait pas longtemps qu'on la considère comme un art et qu'on a vu les tirages de photo dépasser le million de dollars dans les ventes aux enchères.»

Certaines ont carrément été censurées à l'époque, comme une série du photographe Guy Borremans représentant des corps de femmes dans un abattoir. Borremans réalisa aussi à l'époque, en plus de ses travaux à l'ONF, un film d'inspiration surréaliste aux forts accents érotiques.

«C'étaient des contestataires», explique Sébastien Hudon en parlant de Borremans, Fiorucci et Mousseau. «Ces photographies devaient être exposées en 1960, mais l'escouade de la moralité est débarquée le matin de l'exposition et a demandé qu'on décroche les oeuvres.»

Pour bien nous situer, on nous montre, dans la première salle, le genre de photographies produites à l'époque par le régime de Duplesssis: la représentation de jeunes étudiants exemplaires, de petits chiens qui ont figuré dans une exposition officielle. «Tout est idéalisé, construit, très proche du réalisme socialiste européen», poursuit le commissaire. «Des voiliers, des hommes qui fument la pipe, des sujets gentils, des photos tellement construites qu'elles n'ont plus aucune force expressive. Tout est figé.»

À l'inverse, ces photographes rebelles se fascinent pour les jeux d'ombre, l'abstraction, l'étrange. Chez Dumouchel, des ombres d'enfants servent de métaphores de l'emprisonnement ou de la célèbre allégorie de la caverne de Platon.

Un regard neuf

Sébastien Hudon a publié en 2007 un petit essai sur Guy Borremans, qui a servi de point de départ à cette exposition. Il s'étonne encore de tout ce qu'il a découvert dans les nombreux fonds d'archives qu'il a fouillés depuis. Comme cette photo de baiser prise par Michel Brault. «Pour moi, c'est un peu notre équivalent du Baiser de l'hôtel de ville [de Robert Doisneau]. C'est Gilles Groulx [le cinéaste] qui embrasse sa femme. En raison du mouvement, on a l'impression que le monde tourne autour d'eux.»

Les visiteurs découvriront également avec intérêt les expérimentations techniques de Jauran (le nom d'artiste de Rodolphe de Repentigny), qui produisait des abstractions en jouant en chambre noire avec son liquide révélateur. «C'est comme s'il peignait dans la chambre noire avec de l'encre invisible [le révélateur] sur le papier. [...] Ce qui est intéressant, c'est qu'on est en plein moment de rupture entre l'automatisme et le plasticisme.»

Comme les automatistes conduits par Paul-Émile Borduas, ce groupe de photographes est très influencé par l'expérience du surréalisme européen. On sent ici la marque d'une liberté expérimentée par le mouvement développé par André Breton. D'autres expériences sensibles entrent aussi en compte dans l'affirmation de ces photographes, peut-être plus politisés au fond que les célèbres photographes humanistes tels Doisneau, Cartier-Bresson ou Ronis, tous de la même époque. Ici, l'expérience d'une nouvelle musique et de nouvelles formes de cinéma compte pour beaucoup dans la formation d'un regard neuf.

On a la bonne idée de faire entendre pour cette exposition un enregistrement de Charlie Parker jouant à Montréal en 1953. On nous montre en outre des extraits de courts métrages. On y trouve le second court métrage de Michel Brault et Claude Jutra, un exercice onirique qui avait été primé à l'époque au niveau canadien. Un autre film plus ancien, La vie d'Émile Lazo, d'Omer Parent, dénonce la censure en montrant un pauvre créateur, personnifié par Robert LaPalme, ancien caricaturiste au Devoir, qui cherche en vain à faire exposer ses toiles modernes dans la ville de Québec. La totalité de ces films seront d'ailleurs présentés lors de deux soirées spéciales organisées par le diffuseur Antitube. En attendant, il faut découvrir cette exposition consacrée aux oeuvres de quelques-uns des meilleurs de nos photographes de l'après-guerre.

***

Avec la collaboration de Jean-François Nadeau
Connu du public comme peintre et graveur, Albert Dumouchel (1916-1971) fut aussi un photographe qui, avec d’autres, transforma le regard en photographie au cours des années 1950 (photo: L'oiseau en cage, 1953).<br />
La caverne, une photographie réalisée par Albert Dumouchel vers 1953<br />
Luminographie automatiste (1951) - Épreuve au gélatinobromure d’argent à surface mate, tirage d’époque<br />
Révélogramme aux masses calligraphiques (1954) - Épreuve au gélatinobromure d'argent sur papier à surface lustrée. tirage d'époque<br />
 
 
 
Édition abonné
La version longue de certains articles (environ 1 article sur 5) est réservée aux abonnés du Devoir. Ils sont signalés par le symbole suivant :
 
 












CAPTCHA Image Générer un nouveau code

Envoyer
Fermer

Haut de la page
Cet article vous intéresse?

Vos réactions

Triez : afficher les commentaires  Chargement ...
  • Gebe Tremblay - Inscrit
    9 mars 2011 10 h 45
    Une preuve de plus
    Une preuve de plus que la "grande noirceur" des années 37-60 est un mythe. Toute cette créativité rebelles, c'est sous Duplessis et l'Église catholique, et elle atteindra son paroxisme avec la Révolution Tranquille.

    Où sont les créateurs rebelles aujourd'hui ?

    La grande noirceur, nous sommes dedans.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Renaud Blais - Inscrit
    9 mars 2011 12 h 56
    La grande noirceur des éclairés
    Le concept de Grande noirceur a été conçu par les acteurs de la période historique qui a suivi celle-ci. L'idée était alors de mettre en valeur la période éclairée qui se vivait à l'époque.
    Même si je partage la perception de Gebe Tremblay, je crois qu'il faut être prudent pour parler d'une période historique PENDANT que nous la vivons.
    Renaud Blais
    Québec,
    candidat à la maîtrise en histoire politique du Québec du XXIe siècle.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Nazlow - Inscrit
    9 mars 2011 16 h 19
    Poursuivre la réflexion
    Vraisemblablement une exposition à voir et qui incite à poursuive les réflexions qu’elle peut susciter. Ne pas oublier que Jauran (R. de Repentigny) écrivait dans La Presse de l’époque (1955 par exemple) et que ses conceptions de la modernité n’étaient donc pas tout à fait cachées… La reconnaissance de la photographie comme art à part entière date d’au moins les années 1920 (New-York, notamment au Moma ; aussi, le Camera Work de Stieglitz)… Se rappeler que dans le catalogue de 1957 de l’exposition de certains de ces photographes (à l’Université de Montréal), on retrouve autant de niaiseries visuelles que « d’expérimentations » plus abouties. Certaines de ces images ont été publiées après les années 1960, notamment dans le Magazine Ovo…
    J’invite les organisateurs au Musée de la photo de Drummondville pour y présenter l’exposition d’ici douze à dix-huit mois peut-être ; nous pourrions discuter d’une publication conséquente.
    Merci pour l’initiative et bravo à Sébastien Hudon.
    Jean Lauzon Ph.D., directeur -MPP
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Gabriel Martin - Inscrit
    9 mars 2011 17 h 32
    Le passé lumineux et le présent dans la grande noirceur, vraiment?
    « La grande noirceur, nous sommes dedans » ...qu'est-ce qui vous pousse à émettre un tel postulat?

    Il me semble que dans le Québec contemporain, au contraire, la liberté d'expression est à l'avant-plan. Et dans le monde, l'information circule comme jamais. Je serais heureux de comprendre votre source de... désabusement?
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Gebe Tremblay - Inscrit
    9 mars 2011 18 h 03
    @Renaud Blais
    "...je crois qu'il faut être prudent pour parler d'une période historique PENDANT que nous la vivons."

    Ces rebelles savaient très bien contre quoi ils voulaient se libérer. Le catholicisme était clairement identifiable. Il y avait le repère pour identifier aujourd'hui cette époque.

    Puis il y a eu la rupture d'avec les repères.

    C'est dans ce sens que je parle de grande noirceur aujourd'hui. Ce n'a rien d'un cycle. C'est la première fois que les repères au passé sont ainsi éliminés.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Sebastien H. - Inscrit
    10 mars 2011 09 h 49
    @Jean Lauzon
    Bonjour M.Lauzon,
    Merci pour votre intérêt et vos éclaircissements. Je nuance simplement concernant la valeur d'art de la photographie. Disons que, plus simplement la technique de la photographie a été considérée comme média d'expression artistique dès 1860 au Québec avec la fondation de l'Art association (devenue Musée des Beaux-arts) par Notman et Alexander Henderson qui se qualifiaient eux-même d'artistes-photographes et ont exposé leurs oeuvre comme telles à travers le monde. Déjà on reconnaissait pour la photographie une valeur d'art à cette époque dans certains milieux, mais cette valeur était en grande part dûe aux sujets romantiques héritées de la peinture avant toutes choses et moins aux qualités expressives du média comme tel.

    Cet intérêt pour la plastique propre à l'image, comme partout ailleurs se verra souligné par le passage au pictorialisme où le tirage est devenu une préoccupation première. Puis plus proprement, on assiste à un attachement plus radical des photographes à mettre en valeur ses qualités intrinsèques, tenant compte de ses effets propres liées à la composition et aux points de vues nouveaux rendus possibles par ce média et que Man Ray, Moholy-Nagy et Rodtchenko ont effectivement défendus dans les années 1920.

    Cette photographie "d'avant-garde", moderne ou moderniste, et cet intérêt pour le tirage n'aurait donc pas pu être possible avant l'utilisation révolutionnaire du photogramme d'une part et l'arrivée en photographie d'oeuvres plus formelles. Bref, une vision plus "morderne" de la photographie, impulsée dès le mois de mars 1937 au Québec et à Québec par la présentation de photogrammes dans un Salon réservé aux beaux-arts.

    Or, la question de Mme Porter et ma réponse sur la "photographie comme art" était liée non pas à la perception des photographes eux-mêmes, mais aux préjugés d'un public qui généralement ne considère pas la photographie comme un
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Sebastien H. - Inscrit
    10 mars 2011 09 h 57
    @ Jean Lauzon (suite)
    Donc, mon commentaire portait sur la perception du grand public face à la photographie comme moyen d'expression artistique. Statut que tous les photographes présentés dans cette exposition on défendu bec et ongles avec toutes sortes d'expérimentations plutôt extraordinaires et qui sont aujourd'hui pour la plupart oubliés, sinon des spécialistes.

    Vous conviendrez avec moi que cette discussion devra se poursuivre par d'autres moyens et que puisque vous avez été un des rares à définir cette période en photographie, il me fera un immense plaisir d'en discuter avec vous.

    Cordialement vôtre
    Sébastien Hudon
    Commissaire

    p.s.: Ah oui, pour moi, il importe peu que les oeuvres se vendent très cher ou dépassent le million, mais cette valeur spéculative donne parfois un coup de pouce à la reconnaissance de la photographie par le plus grand nombre, même s'il s'agit là d'une figure d'autorité accordée par le "monde de l'art"(Becker) et n'ayant peu à voir avec la valeur intrinsèque de l'image.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Nazlow - Inscrit
    10 mars 2011 11 h 24
    Avec plaisie
    M. Hudon
    Aujourd'hui encore, bien malheureusement, plusieurs personnes n'arrivent pas à vouloir considérer la photographie comme art à part entière. D'autant plus qu'il est toujours difficile de définir ce qu'est la photographie...
    Nous en reparlerons donc avec plaisir.
    Bien cordialement,
    Jean Lauzon
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • Sebastien H. - Inscrit
    10 mars 2011 13 h 07
    Errata
    Mon dieu, à la relecture de mon message, je suis un peu gêné du nombre effrayant d'incorrections grammaticales que j'y ai laissé. Autrement, passez-moi les fautes, comme je ne peux pas les recorriger et qu'il y en a beaucoup...
    Vôtre,
    S. H.
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
  •  
  • fermer
    Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.
    ou Créer un profil
Cet article vous intéresse?
9 réactions
14 votes Voter
 
  • a Taille du texte -- ++
  • Imprimer
  • Envoyer
  • Partager
  • Droits de reproduction
  • Voter
Pour en savoir plus
Mots-clés de l'article
Recherche complète sur le même sujet


Publicité

Les blogues du devoir

Vos commentaires

m'inscrire
 
Recherche



Exemples de recherche :
Robert Sansfaçon
"directeur général des élections"

S'abonner au Devoir
Abonnez-vous au journal papier Le Devoir ou à la version Internet.
Publicité
Vous souhaitez annoncer dans Le Devoir, contactez le service de publicité.

En savoir plus
Stratégie Web et référencement par Adviso
Design Web par Egzakt
© Le Devoir 2002-2012